3 films solaires (3e partie): Instants volés

 

C’était l’heure des métamorphoses,
et l’atmosphère se chargeait peu à peu d’une légère exaltation
F.Scott Fitzgerald, The Great Gatsby

Pour Daisy, Gatsby a construit un empire avec la patience et l’obstination d’une araignée qui tisse sa toile. Mais la magnificence et le faste chez ce jeune millionnaire sorti de nulle part ne sont rien dans le monde de sa lointaine et évanescente amoureuse.

La gigantesque maison de Gatsby est bien trop pimpante face aux demeures huppées et écrasantes de l’autre côté de la baie, installées solidement, comme un roc. Et surtout, ils ne sont pas grand chose non plus au regard de « la colossale vigueur de son aptitude à rêver1. ». Gatsby n’a rien d’arrogant, s’il en fait des tonnes pour reconquérir Daisy, persuadé que l’on peut revivre le passé, il ne sait pas la fragilité et la versatilité de son entreprise. Et comme les gens qui ne sont pas à leur place, il s’attarde trop, se prélasse, tout occupé à son rêve, alors que le milieu dans lequel il évolue le met en danger. Cette imprudence, cette confusion entre son rêve et la réalité, le perdra, tout comme elle causera la perte de Rebecca et de ses complices, ou celle d’un personnage comme Tom, l’escroc talentueux mais opportuniste de Plein Soleil2.

En formant une bande, les Bling Ringers ont formé un cercle, qui s’est élargi dès que leurs exploits ont été connus des autres ados, leurs méfaits révélés à la télévision suite à la diffusion d’images de surveillance. Le cercle s’est encore agrandi lorsque la journaliste du très bling et chic magazine Vanity Fair, est venue interviewer les jeunes cambrioleurs, et lorsque Nicki à son tour interviewée, touchée par une révélation mystique, s’est emparée de la situation pour faire commerce de cette spiritualité de pacotille et de circonstance. Puis, la boucle s’est bouclée. Le cercle se referme lorsqu’ils sont arrêtés, emprisonnés, condamnés, assez durement d’ailleurs, à un ou quatre ans de prison. Ils sont des criminels aux yeux de la justice et, au milieu des criminels et des stars frauduleuses dont ils servent encore de faire-valoir, redeviennent du même coup des jeunes gens ordinaires. Peu importe en fait, ce qui compte est toujours de savoir « What did Lindsay Lohan say ?3 ».
Sofia Coppola montre les effets concentriques du cercle, mais elle n’en oublie jamais le centre. La grandeur de ses films tient dans la subtilité des détails et des instants volés.
Lorsqu’elle suit les jeunes cambrioleurs, elle s’empare furtivement, discrètement, de courts moments où quelque chose en eux se passe. Elle les filme dans des moments d’intimité, en dehors ou au-delà du bling. Marc dans sa chambre, se préparant à sortir, écoutant de la musique, se regardant dans le miroir, choisissant ses vêtements en chantonnant. Un moment solitaire où il peut se laisser aller, s’imaginer, se projeter. C’est ce même jeune homme, mais grandi peut-être, hanté par le remords sûrement, que l’on retrouve dans le bus qui le conduit à la prison, dans son uniforme orange, la tête inclinée contre la vitre, pensif, seul.
Dans l’action, Rebecca est généralement plus avide que romantique, et son attitude signale un certain sentiment de puissance. Mais une scène, la scène du parfum, la plonge dans le rêve et le ravissement. Assise face au miroir du salon d’essayage de Paris Hilton, Rebecca se parfume en vaporisant l’air d’un geste enveloppant, au ralenti. C’est le vol absolu, le vol de l’intangible. Portée par le rêve, rêve par lequel elle croit saisir la substance d’une autre, elle est en fait elle-même, révélant un instant sa part d’immatérialité, sa beauté, sa grâce.
Dans cette scène du parfum, la lumière dorée, légèrement feutrée, est intime. La couleur et la lumière sont extrêmement significatives dans les films de Sofia Coppola. Dans The Bling Ring, les ambiances sont très contrastées et jouent sur des oppositions de teintes, de luminosité, qui pimentent les nuances et les dégradés des tons poudrés qui caractérisaient Virgin Suicides ou Marie-Antoinette. Dans le Los Angeles des années 2000, les rose-pêche lactés, les blancs crème, les corail ou oranges cuivrés se détachent sur un fond bleu nuit ou un ciel voilé. Des nuances orange fané se glissent au milieu. Et sous le soleil ou dans l’intimité, une beauté vaporeuse et lointaine apparaît. Le monde de Coppola n’est pas juste bling. Le clinquant, le bruyant, l’intensité accordent une place à la fragilité, aux nuances, à l’évanescence. Là est l’équilibre et le raffinement de Sofia Coppola.

Au fond, cette atmosphère ne semble avoir été créée que pour envelopper, tel un écrin, le cœur de son propos. Tout comme dans Gatsby ou dans La Grande Bellezza, l’ambiance et l’esthétique créées par l’auteur sont ici une extension du personnage, et plus encore, de l’être. Et c’est dans les moments où la matérialité de l’image, où les liens entre les choses se manifestent de manière diffuse, impermanente, aérienne, que l’on atteint, que se dévoile, la consistance des rêves, la substance de l’être, la plénitude éphémère de son harmonie avec le monde.
Les rayons du soleil s’infiltrent dans la robe en mousseline de soie de Rebecca. Jep flâne dans les ruelles désertes de Rome quand l’aube vient chasser la nuit. Gatsby se tient face à la baie qui le sépare de l’être aimé, le regard fixé sur la petite lueur verte de l’autre côté. Sa silhouette se découpe dans la lumière du soir, dans les premiers instants de l’heure bleue. On revoit Guido sur le ponton à Venise dans la photographie de Nan Goldin. Dans le sfumato, l’eau et le ciel se confondent. Un point de lumière un peu vive semble le captiver. La beauté évanescente du moment est troublée. Mais à peine. L’image est déjà légèrement floue, son grain apparent. La beauté n’est pas céleste, elle est dans la texture de l’éther.

Toutes ces images sont d’une grande beauté. Des formes minimales là encore, au sens où le minimalisme consiste à retenir l’essentiel. Des images simples et pleines qui révèlent les aspirations profondes de l’être. Il est vrai aussi que dans ces moments l’atmosphère qui entoure les personnages, que l’on pense à Gatsby ou à Rebecca, suggère qu’il est trop tard : quelque chose s’épanouit et s’évanouit en eux, dans cet instant même, là où tout commence pour Jep. Chez ce personnage, la nonchalance, la lenteur, le regard et le rêve ne sont pas les attributs du romantisme. Parce que, à un moment donné, il n’est plus tourné vers l’ailleurs ou l’inaccessible (Rebecca), l’idéal ou le passé (Gatsby). Parce que, l’expérience aidant, il a choisi la vie. Cette prise de conscience est son ouverture progressive à tout ce qui l’environne, la révélation possible de la beauté. La dérision (et l’autodérision) n’enlève rien à sa grâce. Au contraire. Sa manière d’être, c’est sa nonchalance, son élégance, sa lucidité sans prétention, cette fluidité avec laquelle il traverse l’existence désormais. Cette sorte de relâchement face au tragique et à la beauté.

 

1.F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, op. cit., p 125.

2.Plein soleil de René Clément (1960), récemment restauré par la Cinémathèque française, a été présenté cette année dans le cadre de Cannes Classics et est ressorti sur les écrans en juillet. Dans le film, Tom Ripley (Alain Delon) tue Philippe, un ancien camarade richissime pour usurper son identité ; mais une fois le crime commis, comme grisé par sa nouvelle individualité, Tom prolonge interminablement ce séjour en Italie.

3.Rebecca dans The Bling Ring de Sofia Coppola.

3 films solaires: La Grande Bellezza /The Bling Ring/The Great Gatsby (1e partie)

La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino (2013), The Bling Ring de Sofia Coppola (2012), et The Great Gatsby dans la version mythique de Jack Clayton (1974) sont trois films baignés de soleil et de lumière : Rome, Los Angeles, le bord de mer de Long Island, où ils sont tournés.
La Grande Bellezza raconte la vie et l’évolution de Jep Gambardella, personnage mondain et journaliste à succès dans la Rome d’aujourd’hui, qui est de toutes les fêtes et de toutes les soirées. The Great Gatsby, au cœur des années folles, est l’histoire de Jay Gatz devenu fabuleusement riche dans l’espoir de reconquérir sa bien-aimée Daisy. The Bling Ring met en scène un fait divers survenu à Los Angeles dans les années 2000 dans lequel un groupe d’adolescents fascinés par les people cambriolent des résidences de stars.

« Ahhhhhhhhhhhhh », le cri extatique de Lorena, c’est le rideau qui se lève dans La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino. L’ancienne starlette de la télévision italienne, grasse et botoxée, envahit l’écran en sortant du gâteau d’anniversaire de Jep Gambardella. La fête bat son plein sur le toit de Rome et on est embarqués. Après un moment d’errance, bercés par la musique d’Arvo Pärt sur les hauteurs du Janicule sur lesquelles s’ouvre le film, c’est parti pour quinze minutes d’émerveillement ébahi, bouche bée. Le contraste est violent et jubilatoire, car plus que de passer sans transition d’un état à un autre, c’est comme si un choc brutal nous avait plaqué dans notre fauteuil, propulsé en arrière, ce truc magique des manèges de fêtes foraines. Zéro contrôle, on se laisse emporter par la techno de Bob Sinclar. L’immersion sonore est totale. La foule mondaine danse dans la lumière bleue électrique. Ivre, envoûtée. Une stripteaseuse entre dans une cage de verre, caisson aux lignes pures, défini par la lumière éblouissante et blanche, comme une installation de Doug Wheeler. Retour à la foule, en transe. Et toujours, Far l’amore, le tube technoïde de l’été, entrecoupé par moments par les notes d’un groupe de Mariacchi. Un autre striptease, plus long, ajoute une inquiétante, lynchienne étrangeté. Les séquences semblent ne jamais finir et c’est tant mieux : la fête dure, et l’on est dans cette durée. Au plus près des chairs, des paillettes, des corps qui planent et des visages grimaçants, sous le néon Martini très pop. Ici, tous les lieux communs concernant la vacuité et la superficialité ne tiennent pas. Les effets esthétiques dissonants soulignent moins le caractère décadent de la fête que l’effet bizarre qu’elle provoque, la facilité avec laquelle on s’abandonne dans ces moments.
Dans cette foule, l’apparition de Jep est vraiment extraordinaire et drôle. Il se retourne en souriant, de ce sourire béat, une cigarette coincée entre les dents. Il est profondément heureux en cet instant. Il s’amuse en dansant avec les autres sur Mueve la colita, et, au sein d’une haie d’honneur au ralenti, commence à nous raconter son histoire. Puis, le titre du film émerge, pâle, fantomatique lumière dans le ciel nocturne, et se fond dans la nuit bleutée, éclairée par l’enseigne en technicolor.
Assise dans mon fauteuil de cinéma, et encore toute secouée, je me sens soudain comme Nick Carraway, le narrateur de Gatsby le Magnifique, de Fitzgerald, lorsqu’il écrit à propos des riches et étincelantes soirées données par son voisin Jay Gatsby : « la soirée s’était transformée à mes yeux en quelque chose d’imposant, d’essentiel, d’exemplaire1. ». Car ces quinze minutes de La Grande Bellezza, c’est la scène de fête la plus immersive, géniale et éblouissante du cinéma actuel. Tout y est. Le son, la transe, les excès, la lumière et la nuit, la vanité et la générosité. Et l’humour, le cynisme, le grotesque et la beauté. L’esthétique du film est dans cette même tonalité, ce même mélange. Dans la beauté des contraires, contours nets dans la lumière diffuse, bords flous sous la lumière aveuglante. ©DDH 2014

 


1. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique (traduction Jacques Tournier), 1996/2013 Paris : le Livre de Poche, p 72.