Georgia O’Keeffe – peintures, impressions (1922-1924)

Depuis 1921, le couple Stieglitz-O’Keeffe passe ses étés au bord de Lake George dans les Adirondacks Mountains.

Je sais aujourd’hui que je veux donner un équivalent à ce que je vois, aux couleurs de la nature… Rendre compte de la beauté, ses mouvements, ses variations presque imperceptibles, sa force tellurique, autant que sa douceur organique. Ma curiosité est inlassable car l’intensité de la nature est inépuisable.

Je ne peux pas montrer avec précision ce que je vois, ce que j’ai vu, car je veux que ceux qui regardent mes tableaux éprouvent des sensations à leur tour. Il me faut transmettre les sentiments que j’ai au contact de la nature. Je crois que vous autres photographes vous m’avez fait voir, ou plutôt sentir des couleurs nouvelles. Et je crois que ce qui me plaît quand j’observe la nature, quand je suis dans le paysage, c’est cette présence tellement directe, cette énormité à portée de main ! Je regarde les choses et les vois comme je pense que vous les photographieriez – n’est-ce pas amusant ? – de faire des photographies de Strand pour moi-même, dans ma tête. Je suis contente de ma peinture de la petite cabane. D’ailleurs, je l’ai appelée Ma cabane (My Shanty). J’ai fait un plan resserré de la construction et de ce qui l’environne. Elle est aussi grosse que la montagne derrière et les nuages qui la recouvrent… Les arbres, le feuillage sont plein de vie, je les ai peint d’un vert translucide et frais, et j’ai peint les herbes grillées par le soleil. C’est assez épuré, je me suis concentrée sur l’essentiel : les lignes, les courbes, la simplicité rustique de la grange et la petite fenêtre qui ressort par son encadrement très blanc. Je ne voulais pas en faire un détail mais montrer que c’est un élément aussi important que le reste. J’espère que par son côté naïf, la peinture va transmettre les sentiments que j’éprouve dans ce paysage depuis mon enfance, car il est ma maison, mon foyer, mon inspiration, mon œil. Chaque été à Lake George, je retrouve ce que j’ai aimé à Sun Prairie, et plus tard dans les plaines du Texas quand j’enseignais la peinture.
Si nous vivions ici avec Stieglitz maintenant que nous sommes mariés, je serais complètement dans la nature… intuition qui me vient de cette sorte d’union spirituelle que je ressens chaque fois que nous retournons au lac. Ce soir, le paysage était en transe. Je l’ai peint aussitôt, sur les rives du lac incroyablement enflammé. Cela a donné Red, Yellow and Black Streak (Red to Black (Rouge à noir), Stries rouge, jaune et noir). La lumière irradiait les rochers et le ciel, leur donnant des teintes roses et orangées, d’un rougeoiement inhabituel. J’ai essayé de créer dans la peinture un équivalent de cette force sauvage et sublime.

©DDH mars 2016, inspiré des propos et lettres de Georgia O’Keeffe