Quand je m’approche, elle est encore petite, mais sa réalité grandit.

L’Ormeau, série de photographies argentiques de Johanna Quillet (2013). Sur une plage vide, seul, quelqu’un se promène au bord de l’eau. À la fin ou au début, au début ou à la fin, cette toute petite silhouette se penche pour contempler et peut-être ramasser un ormeau. À moins que ce ne soit pas la même personne qui traverse ces images ; elle est si petite sur cette bande de terre face au large. Une langue rocheuse s’avance vers elle puis se retire, masse noire dans l’équilibre des gris et des blancs. La silhouette rappelle certaines sculptures de Giacometti, minuscules et ancrées dans le bloc solide de leur piédestaux. Pour Giacometti, les statues devenaient si lointaines… Des figures insaisissables. Il raconte que plus il essayait de faire un personnage, plus celui-ci diminuait, s’éloignait. On a beaucoup commenté l’impossibilité de Giacometti de représenter ou de saisir le réel. C’est une approche poétique, on peut traverser l’histoire de l’art à partir de là. Mais ce qui compte, c’est que Giacometti voulait effacer la distance qui le séparait des êtres, contracter l’espace.

Je me demande si L’Ormeau, sans la silhouette, serait encore L’Ormeau. Si je recule, elle devient floue, un simple point qui n’existe plus que dans mon regard, ou plutôt dans le souvenir que j’ai de l’avoir vu. L’harmonie, dans ce qu’elle peut avoir ici de paisible et d’instable à la fois, vient de cette conjonction entre ce point et les différentes formes. Plus je m’approche, plus je perçois cette intranquille immobilité, le mouvement naturel, sous-jacent dans les amoncellements de sable, les traces de pas, la promenade, l’écume sur le rivage, les vagues, un bateau à l’horizon et même dans le rocher noir, dont l’apparition ou la disparition progressives fluctue en fonction du regard posé et du mouvement infini du monde. Toutes ces choses et ces gestes de la nature brouillent les images lisses et défient toute tentative d’arrêter le temps.
La silhouette est au centre, en marche, arrimée à cette plage et non perdue dans le paysage ou anxieusement dépeinte au-dessus de l’immense et imposante nature. Elle se penche vers le coquillage, que je ne peux pas voir. L’haliotis est là, quelque part dans le sable.
La photographie ici ne rend pas visible, elle montre et signale ce qui est là, dans l’image, suggéré par l’image. Ce que je vois c’est le mouvement et la fluctuation à travers des images qui se répètent en se nuançant. C’est une silhouette en contre jour dans la grisaille d’un bord de mer. C’est un espace parfaitement équilibré, ample mais pas vertigineux, qui invite à se projeter vers la mer et le ciel blancs étales, à cheminer dans l’image, entre le noir et le blanc, à s’imaginer. Dans le va et vient du regard, l’espace se dilate et se recentre sur cette silhouette et l’ormeau imperceptible. Ce que je ne vois pas mais que l’on m’indique, c’est la présence de ce coquillage dissimulé dans le sable, vivant ou mort, qui sait ? L’œuvre est sous-tendue par l’invisible présence de cet être, elle ne montre pas ce qui lui échappe mais elle nous y conduit.

© DDH, février 2016