Verklärte Nacht, de Anne Teresa De Keersmaeker

La pièce est créée sur Verklärte Nacht op.4, œuvre pour sextuor à cordes composée par Arnold Schönberg en 1889 suite à sa rencontre avec Mathilde Zemlinsky pendant l’été de cette même année.
La nuit transfigurée, qu’il écrit pour elle d’après le poème de Richard Dehmel, Zwei Menschen. Roman in Romanzen, raconte la promenade dans une forêt au clair de lune d’un couple amoureux dont la femme avoue qu’elle porte l’enfant d’un autre.

Dans une première version en 1995, la pièce de Anne Teresa De Keersmaeker réunit 6 couples de danseurs et s’ouvre sur les gestes angoissés et languissants des femmes mélancoliques. Comme dans le poème, elles sont frémissantes et habitées. A l’orée d’une forêt blanche, chauve et froide, des hommes en costumes noirs leur tournent le dos. Ils se tiennent immobiles dans la lumière irréelle et rasante de la lune cotonneuse, près d’une rangée de bouleaux dont les silhouettes se prolongent en un lit de feuilles mortes. Le lyrisme puissant de la musique de Schönberg enveloppe comme un cocon la danse qui lui répond. Les danseurs se frôlent et se séparent, ils se portent ou se fuient. Les femmes se jettent, les hommes les retiennent, les accueillent et les entourent de leurs bras, tandis que deux d’entre elles restent à l’écart et observent, comme si elles assistaient à leur propre histoire. Les couples se bercent puis s’éloignent encore, pour finalement courir ensemble et se rejoindre. Les gestes s’arrondissent et les corps se plient, s’abandonnant, apaisés, dans un tournoiement généreux.
Leur souffle se mêle dans les airs. Deux personnes vont dans la nuit haute et claire.

En 2014, De Keersmaeker réécrit Verklärte Nacht pour un duo. Les couples sont remplacés par un seul, qui va sur un sol noir et nu, dans la lumière blafarde d’une lune transfigurée. Il n’y a plus que la danse et la musique, comme deux amies réunies en un seul espace, sur une scène vide, juste éclairée par un néon ; et nous, qui regardons maintenant deux personnes dont l’histoire au fond ne nous regarde pas. Car lorsque l’homme du poème de Dehmel parle à la femme, il lui dit : une propre chaleur rayonne de toi en moi, de moi en toi.

Sans décor, sans fard, ces corps sont livrés à eux-mêmes, et à nous qui les voyons. De cette manière la chorégraphe est au plus près du récit, « effrontément romantique » dit-elle. Zwei Menschen. Roman in Romanzen est un poème impudique, impudemment érotique dans le contexte allemand de l’Art nouveau ; il bouscule la morale bourgeoise. L’amour et la sexualité triomphent, permettant de la manière la plus crue – j’ai alors toute frémissante laisser posséder mon sexe par un étranger, dit la femme – de se révéler l’un à l’autre dans une innocence retrouvée – Tu m’as moi même refait enfant – dit l’homme. Dans la version pour ensemble de Verklärte Nacht ou dans des pièces comme Die Grosse Fugue ou Rain, tout se joue sur les lignes qui séparent ou les trajectoires qui conduisent les danseurs les uns vers les autres, l’un à l’autre, selon une irrésistible force d’attraction à laquelle la course, les chutes, les roulades permettent d’échapper. La danse répète ce mouvement encore et encore jusqu’à ce que la rencontre soit inéluctable. La danse parle de ce contact.

Dans le duo Verklärte Nacht ou dans Partita 2 – autre duo sur la musique de Bach, hué par certains spectateurs lors de sa présentation à Avignon –, il n’y a presque plus d’espace : sur la scène, la lumière semble venir de l’intérieur, tout tient dans ces corps qui sont encore plus resserrés, comme si l’espace s’était contracté pour n’être défini que par eux seuls.

©DDH. Janvier 2016