Tomorrow, 2 seconds later, de Tim Eitel

Certaines œuvres ont le pouvoir de nous projeter dans un autre espace-temps. C’est un glissement qu’elles provoquent,

lié à une sensation immédiate de délassement, de relâchement qui s’apparente au soulagement (« blessed relief ») d’avoir retrouvé l’ami dont on se languissait depuis des jours et que l’on rencontre enfin. Certaines oeuvres ont ce pouvoir, comme les toiles traitées en all over de Jackson Pollock, celles aux teintes diffuses de Mark Rothko ou encore, les paysages d’une sérénité trouble de Léonard. Des peintures qui nous accueillent et nous enveloppent, capables de créer un espace pour leur visiteur, le temps qu’il faut.

Tomorrow, Two seconds later (2015) ©Tous droits réservés
Tim Eitel, Tomorrow, Two seconds later (2015) ©Tous droits réservés

De grand format, Tomorrow, 2 seconds later, 2015 (huile sur toile, 210 x 185 cm) montre un groupe de trois individus en marche vers le sommet d’une colline ou d’une dune. On les voit de dos, pris entre deux grandes masses colorées, le ciel couleur sable et le sol d’un brun dense, cuivré sous leurs pieds. Ils peinent un peu à avancer mais sont en marche dans l’immobilité lourde du paysage. Rien ne bouge et pourtant je sens le vent.
Je perçois au-delà du silence de la peinture solidement ancrée dans ces deux grandes plages de couleur le caractère mouvant, l’instabilité du moment, cet instant même qui précède la disparition des silhouettes derrière la dune. Tendues vers l’avenir, elles avancent vers l’autre côté du tableau et, deux secondes plus tard, c’est déjà demain, déjà hier. Le temps suspendu dans la peinture, étiré sans fin, c’est cet instant particulier, l’événement qui se glisse entre ce qui a été et ce qui va être, faisant de la peinture à la fois une continuité indivisible et un moment de rupture en boucle.
La force narrative de ce tableau, comme son énigme préservée, est qu’elle nous entraîne hors de nous : je ne sais pas ce qui se trame sur cette toile et cela m’intrigue… mais au fond, je m’en fiche! Je m’abandonne à l’effet qu’elle produit : le souvenir d’un paysage traversé, la sensation du temps qui passe et celle très étrange qu’il ne passe pas, cette sensation d’immobilité de la peinture certes, mais surtout, du temps, évoqué ici par l’abstraction du paysage et la marche suspendue des personnages. Nous passons.

Francisco de Goya, Le Chien, 1819-1823 (Prado) ©Tous droits réservés
Francisco de Goya, Le Chien, 1819-1823 (Prado) ©Tous droits réservés

Cette peinture me fait penser au Chien de Goya, témoignage des désillusions politiques du peintre madrilène face à la marche de l’Histoire: dans cette peinture, le chien fait l’objet d’un ensablement irrévocable, seul face au monde, seul dans sa disparition imminente. Pour Goya, le monde, l’histoire et le temps sont deux immenses masses de peinture colorée.
Un peu plus loin, je découvre une large toile, Reflector, 2015 (huile sur toile 220 x 320 cm) et quelques petits tableaux dont l’atmosphère envahit l’espace de la galerie.
Quel que soit leur format, les œuvres sont équilibrées, structurées et je pense immédiatement aux compositions parfaitement maîtrisées de Vélasquez. Je me trouve face à de la belle peinture.

Tim Eitel, Reflector (2015) ©Tous droits réservés
Tim Eitel, Reflector (2015) ©Tous droits réservés

Dans ces salles, la peinture règne, elle s’impose par son intelligence, son élégance, son économie. La dimension architecturale des compositions, l’articulation des lignes, des pans colorés en teintes sombres et profondes ancrent la peinture dans sa propre réalité, lui donne une présence concrète, tranquille, sereine pour ainsi dire, dans l’espace où elle est installée. C’est aussi cette construction qui nous plonge dans l’ambiance énigmatique, trouble des œuvres. Les fonds gris ou bruns, les lignes noires structurent et délimitent un espace qui, lorsque l’on s’en approche devient diffus et vaporeux. Le peintre associe la construction géométrique héritée de la grille et de l’architecture modernistes à l’énergie du champ coloré, conciliant ainsi deux approches de l’abstraction et utilisant ce langage pour créer l’atmosphère du tableau, faire apparaître le souvenir, la sensation d’une expérience vécue. Aussi, je pense à Mallarmé et à ce qui constituait pour lui dans les années 1860 « une poétique très nouvelle»: « Pour moi, me voici résolument à l’œuvre. J’ai enfin commencé mon Hérodiade. Avec terreur, car j’invente une langue qui doit nécessairement jaillir d’une poétique très nouvelle, que je pourrais définir en ces deux mots: Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit. Le vers ne doit donc pas, là, se composer de mots; mais d’intentions, et toutes les paroles s’effacer devant la sensation. [...] Je ne toucherais plus jamais à ma plume si j’étais terrassé. » (Lettre à Cazalis, le 30 octobre 1964).
Les tableaux de Tim Eitel évoquent l’expérience de leur auteur. Et si c’est à travers cette expérience que ce dernier s’adresse à nous, ce n’est pas pour partager ses émotions et ses souvenirs, nécessairement inaccessibles, mais faire surgir les nôtres.
L’abstraction participe autant que la figure et l’objet de la dimension narrative des œuvres, qui vient de la relation entre tous les éléments. Dans Reflector, les aplats, les jeux de transparence nous placent simultanément derrière des vitres et dans une forêt, rappelant que la peinture est une surface de projection, un espace abstrait sans cesse travaillé et creusé par la réalité dans laquelle il naît et existe.

Quand je m’approche de la toile, je suis dans la forêt.
Au lieu que la peinture plonge le spectateur dans le monde clos de la matière et des formes, elle convoque l’image et la sensation du monde extérieur. Les procédés de l’abstraction, détournés de leur vocation formaliste comme de leur potentiel expressionniste, sont au contraire utilisés pour provoquer une image du monde, ni illusionniste, ni réaliste mais sensible, ramenant ainsi la peinture dans l’expérience subjective du réel.

©DDH, octobre 2015.

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