Agnes Martin, Cy Twombly, Richard Diebenkorn

En regardant deux toiles d’Agnes Martin, Untitled # 5 (1988) et Falling Blue (1963), je repense à la série The Islands (1979) vue l’année dernière au Whitney Museum à New York. Troublante impression d’être au même endroit, au même moment. Je pense aussi à la célèbre conférence de l’artiste, « La perfection inhérente à la vie ». Le geste d’Agnes Martin n’est pas parfait. L’harmonie de l’œuvre est liée à la cohérence du travail, à la répétition, à la discipline d’atelier ; la justesse du trait est dans le faux-pas, elle provient du léger tremblement de la main qui trace. Sous le bleu de Falling Blue (le bleu qui tombe), des ombres.S’alléger, se débarrasser du superflu, racler la matière jusqu’à l’os sans être sec, trouver l’essentiel. Ocean Park # 54 (1972) de Richard Diebenkorn est lumineux. Le tableau provoque un éblouissement d’abord, sans excès : il est radieux. Diebenkorn a enlevé les couches successives qui recouvraient ses toiles des années 1950, les empâtements et les contrastes heureux de couleur et de matière qui rappelaient la série des Woman de de Kooning (Berkeley # 47, Berkeley # 23, 1955). Ocean Park est encore de la matière, translucide, fine. C’est la finesse sans le lisse. Il y a une tension dans ses œuvres, combinaison entre un effet enveloppant et incisif.

Pour la première fois, je réalise que le crayon gras qu’utilise Cy Twombly (Untitled, 1968) glisse sur la surface peinte et satinée, comme un geste qui lui échappe et dérape. C’est sa façon de tomber. Cy Twombly est le peintre moderne de la tragédie.

Agnes Martin, Cy Twombly, Richard Diebenkorn dans « Icônes américaines, chefs-d’œuvre du San Francisco Museum of Art et la collection Fisher», Grand Palais, Paris, jusqu’au 22 juin 2015.

©DDH, juin 2015