In motion. Peintures de Josephine Halvorson

(Résidence d’écriture à Moly-Sabata, 2014)

À Moly-Sabata, lorsque j’entrai dans le vieil atelier où Josephine Halvorson avait décidé de s’installer, mon regard tomba sur la peinture d’un oiseau et sur un dessin au fusain représentant ce même oiseau schématiquement esquissé. La feuille flottait le long du mur, accrochée à un clou. À côté, une porte en bois assez rustique, marquée par le temps, partiellement couverte d’éclaboussures de peinture ou d’argile m’apparut comme étant une peinture d’Halvorson car elle me rappela les portes de grange, aux gonds rouillés, à la peinture écaillée, que l’artiste a peint précédemment. En me retournant, je découvris un très beau poêle en fonte, que je n’avais pas remarqué lors de ma première visite de l’atelier plusieurs mois auparavant.
Elle y avait posé un petit tableau, une représentation du même poêle, et plus précisément de son intérieur. La concordance des deux choses me sembla particulièrement harmonieuse, leur connivence évidente, comme si la peinture était le prolongement même de l’objet et vice et versa. Mais c’est alors, aussi, que mon esprit corrigea ce que j’avais cru voir quelques instants auparavant. Je fis quelques pas dans la pièce et reconsidérai la porte. Ce n’était pas une peinture mais la porte d’une armoire, plaquée contre le mur (le tableau représentant cette porte existait bel et bien, mais, encore inachevé, il me tournait le dos, je ne pouvais absolument pas en deviner la présence). Mon regard glissa ensuite vers l’oiseau peint, puis l’oiseau dessiné, et tandis que j’observai la très belle facture de ce petit tableau, aux subtiles nuances de blanc, de crème, d’ocre jaune et de gris, je fus saisie par ce truc de peintre, un double tour de magie consistant simultanément à dévoiler un principe de composition plastique (en faire son sujet même) et à créer l’illusion. Peut-être est-ce à mettre sur le compte de ma complicité récente avec Josephine mais je répondis spontanément à ce tour de passe-passe par un jeu d’associations mentales. Tout en invoquant l’expression « magie substantielle » qu’une critique avait employé une fois au sujet du travail de Vija Celmins, je repensai aux dessins que cette autre Américaine avait réalisés à la fin des années soixante : une série au crayon déclinant ce même principe de mise en abyme d’une image. L’ombre portée qui auréole le motif choisi – par exemple, une petite photographie d’avion froissée ou une lettre déchirée pour Celmins, le dessin d’un oiseau pour Halvorson – venant rappeler qu’il s’agit d’une représentation dessinée ou peinte sur un support.

L’oiseau d’Halvorson me sembla être une invitation, une surprenante entrée en matière. Qui aurait imaginé que cette humble feuille, nichée dans l’atelier d’Anne Dangar, trouve une place dans le travail réalisé à Moly ? qu’elle se distingue si nettement dans l’ombre de l’atelier, à quelques pas du Rhône, fleuve si puissant et emblématique ?
À travers sa fragilité évanescente mais aussi sa matérialité tangible, sa vitalité, l’oiseau peint est significatif du travail de Josephine Halvorson. On retrouve à la surface de cette toile l’attention qu’elle porte à chaque centimètre carré, pour en représenter un détail ou effet particulier ; ici, la rugosité et la fraîcheur des murs, les taches d’humidité qui se sont propagées, la marge pliée de cette feuille froissée arrachée d’un cahier à spirales, la petite assiette au poissons, esquissée dans un coin. Halvorson nous entraîne dans l’histoire de l’objet à travers l’onctuosité de la matière, le temps généreusement passé à peindre. Et l’œuvre ne révèle pas juste son observation attentive mais aussi son plaisir d’être là.
La frontalité évidente de ses peintures, que l’on pense à ses représentations antérieures de portes, de volets ou de fragments, ne met pas le spectateur à distance, exprimant plutôt un désir de dialogue, face à face. D’ailleurs, dans des pièces récentes comme Woodshed Door ou 64, les interstices, les fentes sont autant d’ouvertures dans lesquelles le regard peut se glisser. Dans Woodshed Vine, la ronce qui court le long de la fenêtre aveugle semble venir de l’espace où se tient le spectateur pour le guider vers le tableau.
Mais à Moly-Sabata, l’ouverture se fait plus grande encore. Dans la peinture de la porte bleue par exemple, le verrou est défait ; en haut, dans l’angle, se devine un autre espace, et en bas, le regard est littéralement happé par la zone qui se situe au-dessous de la porte. C’est une scène étrange et énigmatique, qui par sa géométrie un peu austère, sa lumière froide, peut faire penser à De Chirico, un passage intermédiaire vers un lieu invisible, un seuil qui suggère que d’autres histoires, d’autres espaces sont possibles, non encore dévoilés. La peinture du poêle zoome sur son ouverture même. La matière fluide, les formes, les lignes, douces et souples, esquissent un mouvement qui se prolonge en une large courbe vers l’intérieur du tableau. Ce mouvement, déjà visible dans des œuvres comme Foundation (2013), un grand format représentant en sept panneaux une dalle en béton coulé, anime cette nouvelle production. Le mouvement est bien sûr dans la spirale de la grille, dans la rondeur enflée de l’oiseau, dans la ligne serpentine qui sépare les graduations de l’échelle de crue, dans les lanières molles du tablier. Et il est aussi dans la découpe des ombres et de la lumière, dans le contour des portes, sous les portes.
Il y a donc un déplacement dans la peinture de Josephine Halvorson : une circulation nouvelle à l’intérieur du tableau, suggérée par les formes et la matière, et une relation continue, plus interactive, entre le tableau et l’espace qui l’entoure. Pour regarder les peintures, il ne me suffit plus de me rapprocher ou de reculer, il me faut maintenant me pencher, me hisser, me glisser sur le côté, contourner… Ce déplacement-là nous conduit dans l’intimité d’une peinture qui, semble-t-il, n’est plus un face à face mais un corps à corps. Le tablier de cuir n’en est-il pas l’exacte transcription ? N’est-il pas à lui seul cette zone transitoire entre l’artiste et sa peinture ? entre son espace et notre espace ? La peinture à l’huile ici n’est pas métal, mur, papier mais cuir, matière animale, liée au corps et à la peau, par essence. Quand je l’ai vu à Moly, le tablier était fraîchement peint, l’odeur de la peinture lui donnait une aura particulière. Je ne sais si c’est son odeur, ou son incroyable luminosité, entre une belle teinte fauve et une couleur de terre cuite vernissée, mais il m’est apparu comme un véritable concentré de l’intense connivence que Josephine avait établi avec l’histoire de Moly-Sabata.

Dans l’étouffante chaleur des mois de juin-juillet, Josephine se replie dans l’ancien atelier d’Anne Dangar, situé à l’entrée de la résidence. Contrairement à son habitude, elle peindra peu en extérieur (la grille du portail et l’échelle de crue, à ce jour). Outre ces raisons climatiques, des motifs plus personnels ont du l’inciter à peindre les objets de l’atelier. C’est bien sûr un travail classique de peintre, qui l’inscrit dans la tradition d’un Chardin, d’un Morandi ou d’une Celmins, pour ne citer que quelques uns des artistes dont elle est le plus proche. Mais cette démarche prend ici une résonance particulière, liée à Anne Dangar. Peintre à Paris, formée à l’académie d’André Lhote dans les années 1920 et proche d’Albert Gleizes, cette artiste d’origine australienne s’installe en 1930 à Moly-Sabata, où elle demeurera jusqu’à sa mort en 1951. Les théories du cubisme, sa spiritualité ont inspiré ses réalisations, notamment à travers la déclinaison de motifs chrétiens (poissons, oiseaux), de formes rythmiques et répétitives, lignes courbes et spirales, dérivées de formes celtiques ou aborigènes. Alors que Gleizes ne fréquentera que très peu la résidence qu’il a fondée, Anne Dangar consacrera sa vie au lieu et à la poterie.
À Moly-Sabata peut s’interpréter dès lors comme une dédicace. En s’installant dans cet atelier, Josephine Halvorson s’inscrit dans une histoire qui évidemment s’étend au-delà. Elle en matérialise la reprise par des marqueurs – objets de l’atelier ou éléments vus à l’extérieur. L’échelle de crue, par exemple, qu’elle a peinte à partir de l’une de celles que l’on trouve le long du Rhône, rappelle l’omniprésence de l’eau à Moly-Sabata, ancienne maison de bateliers amarrée le long du fleuve et dont le nom vient du patois mouille savates, du fait des nombreuses crues du Rhône.
Ni l’histoire ni le temps ne s’interrompent, à proprement parler, mais il est difficile de visualiser la durée. Paradoxalement, les marqueurs de Josephine Halvorson sont aussi l’expression de cette continuité, qui, nous dit Bergson, est indivisible. Le dessin des chiffres et des marques de l’échelle, blanc sur fond rouge, a intéressé l’artiste non seulement pour son caractère très graphique mais aussi comme instrument de mesure, de repérage dans l’espace et dans le temps, et enfin, pour son rythme répétitif : à peindre, ce dessin pouvait en effet devenir lancinant et lui permettre de percevoir pleinement l’écoulement du temps, d’être dans le temps qui passe.

©DDH
Août 2014/ Publication ©Angle art contemporain