Peindre à Los Angeles en 1966. Freeway, de Vija Celmins

 

« Entre les mains de Celmins, la vue industrielle des camions, des nuages et des panneaux publicitaires dans l’ombre est un exemple probant de l’obsession à L.A. pour la culture automobile : J’étais cependant surpris de constater que l’artiste n’avait pas exploré plus loin cette mine de sujets pour ses tableaux ».
Brooks Adams, ‘‘Visionnary Realist’’, Art in America, Octobre 1993.

Freeway n’est pas un très grand format et pourtant, cette peinture est incroyablement ouverte, comme illimitée, suspendue entre la luminosité de l’asphalte et le ciel nuageux.

Dans ce travail sur l’espace, il y a plusieurs espaces, qui se côtoient et s’informent les uns les autres. L’espace de la route et de son environnement, celui du ciel, et celui de la voiture à partir de laquelle est prise la photographie. L’espace de la route est jalonné par les camions et voitures qui en accentuent le défilement. Les véhicules, les bandes interrompues au sol et les lignes continues, les parapets et les traces de pneus lissées par le soleil nous entraînent à l’intérieur du tableau ; tout glisse vers le fond, dans la vibration des ombres et de la lumière, creusant un espace sans fin. L’autoroute et le ciel nuageux qui occupe la moitié du tableau semblent se rejoindre, quelque part au delà du pont. Ce ciel n’est pas juste une surface plate, monochrome, et lisse, certains nuages sont lourds, d’autres vaporeux ; quelques pans de ciel bleu se distinguent par des trouées, mais rien d’éthéré, car tout ici est consistant. Les panneaux de signalisation rythment eux aussi la surface. Par de subtiles nuances de gris, Vija Celmins arrive à différencier les rectangles noirs des panneaux de la masse sombre et fuyante qui borde et creuse le tableau. Elle oppose ce traitement géométrique à l’aspect plus organique mais tout aussi compact que forment la végétation et les palmiers de l’autre côté de la route. Si d’un bord à l’autre, le noir neutralise comme elle le souhaite le geste de peindre, il apporte une autre dimension spatiale à l’intérieur du tableau : un tableau dans le tableau, des formes minimales mais suffisamment évocatrices, de fait, une ouverture supplémentaire. Freeway n’est pas la simple et mécanique reproduction d’une photographie prise sur l’autoroute. C’est une œuvre qui exprime le plaisir de peindre. Celmins est aux commandes et ça se voit. Elle s’amuse ! Elle joue avec les formes, les possibilités qu’offre la peinture. Elle explore les gris, les blancs, qui sculptent les formes, les ombres et baignent le tableau d’une lumière bleutée et douce. Il n’ y a pas de trace de la brosse mais bien une texture, un grain velouté. Elle travaille les contrastes, toujours dans cette tension entre la surface et la profondeur, la surface et l’objet. Si le mouvement semble s’être arrêté, le travail de la texture évite justement une trop grande netteté, donnant à la peinture, à l’image, cette légère vibration due à la matière. L’œuvre atteint la sobriété recherchée, elle est minimale sans être austère, elle est calme, sereine, et animée. Maîtrisée.

Celmins ne s’intéresse pas au sensationnalisme de l’image. Mais à la dimension sensorielle, oui. Les signes de l’environnement, de la culture automobile américaine à laquelle Brooks Adams fait référence, s’effacent au profit d’un jeu d’ombres et de lumière, et pour ainsi dire, de l’atmosphère et de la texture du paysage.
Freeway est le chemin qui relie Venice à Irvine, la route que Vija Celmins emprunte chaque jour pour se rendre de son atelier à l’université, où elle enseigne le dessin et la peinture. Ce chemin qui unit les deux lieux de travail de l’artiste apparaît dans le tableau comme une métaphore de son activité créatrice : « Quand on est sur une autoroute, on dessine, on trace une ligne d’un endroit à un autre. J’aime l’idée de voyager dans l’espace ». C’est une route en effet, qui conduit Celmins au cœur de l’exploration plastique.

De fait, le tableau comporte certaines caractéristiques des futurs océans, déserts et ciels étoilés. Certes, Freeway est un petit format mais l’image et l’espace se déploient complètement, ce qui donne cette impression d’ouverture, d’immensité, d’enveloppement. C’est aussi un travail sur la texture, sur la sensualité de la matière et de la lumière, qui confèrent au tableau sa présence et procurent cette sensation d’être en présence. C’est enfin une exploration de la surface, de l’espace, qui relie l’expérience de la réalisation de l’œuvre à l’expérience réelle du déplacement sur cette route, celle d’un espace traversé.

DDH, Août 2013
Extrait de la monographie de Dorothée Deyries-Henry, Vija Celmins