Soleil noir. La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino

I was looking at the ceiling and then I saw the sky
John Adams

La beauté habite la Rome éternelle, ses ciels et ses palais.
Elle apparaît dès les premiers instants de La Grande Bellezza dans les voix qui s’élèvent vers le ciel bleu et pur et se mêlent au son cristallin de la fontaine. Dans la lumière cuivrée au dessus du Colisée. Dans le voyage enchanté et comme irréel, une nuit, de palais en palais. Dans les corps de marbre dont la perfection ou l’expression nous émeut. Devant ces images et ces formes de beauté si impressionnantes, le cœur bat la chamade. On se souvient alors de Stendhal à Florence. « J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j’avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber1.». Des bords du Tibre au ciel de son plafond, des palais aux jardins, Jep vit au cœur d’une « ville dont l’aveuglante beauté a quelque chose de paralysant2». Il la contemple. Mais il est aussi environné par l’esthétique mauvais genre des fêtes, des night club, des visages épuisés, entrevus derrière les vitres d’une limousine, ou encore, d’un néon scintillant dans la nuit. Mais peut-être a-t-il tenté d’échapper jusqu’ici à cette réalité, comme on tenterait d’échapper à son destin . Jep a arrêté d’écrire, non seulement parce qu’il n’a pas pris le temps d’écrire, se précipitant dans « le tourbillon des mondanités », mais aussi, parce que la vie, sa vie ne lui semblait pas assez digne d’être écrite. Toute sa vie, nous dit-il, il a cherché la grande beauté et cru voir le néant à la place. Le temps du film est le moment où le rythme ralentit, où son corps flâne, où ses yeux voient, où sa sensibilité trouve à s’exprimer et à être partagée. Le temps de l’écriture. Adolescent, il n’a su saisir la beauté de la jeune fille en fleur, Lisa, son premier amour, Vénus sortie des flots, si charnelle et si vaporeuse dans la lumière du phare. Dans les premières réminiscences de Jep, on voit Lisa sur les rochers, distante, lointaine. Il semble qu’il ait en vain cherché à retrouver cette beauté éthérée et idéale. Peut-être s’est-il consumé pour cette image, ce rêve, cet instant, comme Rebecca enivrée du parfum d’une autre dans The Bling Ring, comme Gatsby pour Daisy dans The Great Gatsby ou von Achenbach pour Tadzio dans Mort à Venise. Le vieux compositeur en villégiature au Grand Hotel des Bains, s’épuise dans les ruelles vénitiennes à la poursuite de ce jeune adolescent androgyne, et meurt sur la plage du Lido sans même avoir jamais effleuré cette beauté, qui est un ailleurs, un idéal inatteignable. Mais, à la différence de Tadzio, Lisa s’est incarnée avec le temps, au fil des souvenirs et de la vie de Jep, qui rencontre Ramona. La beauté prend vie au contact de cette femme mûre et sensuelle, dans la tendresse de leur intimité. Le beau n’est plus isolé dans un impossible ailleurs, aérien et rêvé. Jep partage avec Ramona le plafond de sa chambre, lui montre sa Méditerranée. Ses souvenirs, qu’il n’a eu de cesse de recréer, ne sont plus détachés du cours des choses, mais embarqués désormais dans le mouvement de sa vie, prêts à être racontés, à façonner une histoire. Le rêve a trouvé une place, dans la réalité de la fiction et de l’écriture.

Il n’y a pas d’idéal, d’un côté le sacré et de l’autre le profane. Grâce à Ramona, il voit. Et la Sainte, aussi, lui a ouvert les yeux. C’est elle qui vint à lui, puisque ce personnage aussi spirituel que grotesque ne dîne pas au Vatican mais chez Jep Gambardella.
La grande bellezza s’élève dans l’étrange apparition de flamands roses au dessus du Colisée, dans l’insolite disparition d’une girafe lors d’un numéro de cirque, et dans l’inextricable mélange du ciel bleuté de la nuit et de la lumière bleu électrique d’un dance floor. Elle est dans la beauté des corps, dans l’énergie de la vie, dans la vitalité de Ramona. Non dans l’amour fou, idéal et tragique, mais dans l’amitié des amants et la tendresse des amis de longue date.
Elle est « sous le manteau de la gêne et du blablabla ». Dans la fragilité et les imperfections des êtres.
Et, oui, c’est juste un truc.
©DDH août 2013-avril 2014.

1. Stendhal, Rome, Naples, Florence, Paris : éditions Folio Gallimard, p 102.
2. Première, http://www.premiere.fr/film/La-Grande-Bellezza-3643150