Live from Somewhere, de Tammy Rae Carland

L’exposition de Tammy Rae Carland qui s’est tenue à la Jessica Silverman Gallery à San Francisco en ce début d’année présentait une nouvelle série d’œuvres de l’artiste.

Notamment une vidéo éponyme dans laquelle le faisceau d’un projecteur de théâtre suit pendant 7 minutes la présence invisible d’un acteur invisible, sa déambulation fantomatique et répétitive le long de l’emblématique velours rouge. L’œuvre met en scène le mouvement de la lumière qui rend tangible l’attente anxieuse de la représentation de l’acteur sur scène et le trouble du public, lui aussi en attente et bientôt plongé dans l’inconnu. Live from Somewhere matérialise ce lien imperceptible, inframince, entre l’acteur et le spectateur, ce moment vécu en commun, cette sensation intérieurement partagée.
Carland fixe ce qui par essence ne se fige pas, comme ces chaises empilées de Balancing Act, sur le point de tomber peut-être, ou l’assemblage précaire de Tipping Point. Elle questionne la notion d’instant décisif, rend perceptible le basculement, qui en soi est un moment et un mouvement insaisissables car s’exprimant dans la durée, la continuité. Le basculement possible des objets représentés dans ces photographies manifeste aussi la tension entre le caractère fuyant du moment et la sensation très nette que peut provoquer le saut dans le vide. Cette exploration philosophique se propage dans les œuvres, qui évoquent le désir de s’exposer, d’être entendu (Mime), et montrent la fragilité, l’instabilité de cette entreprise (Pratfall Effect). Cette quête de reconnaissance qui entraîne la prise de risque se traduit d’ailleurs dans la verticalité des échelles, à laquelle répond l’empilement des chaises, et à travers la photographie, expression de la permanence de cette quête et de ce risque.

Absent le plus en vue, le performeur s’incarne aussi dans les objets de la performance. Car dans l’œuvre de Tammy Rae Carland, ce sont eux qui s’exposent: Mime (2013), les mégaphones inanimés sont des cônes silencieux, et dans Discograms, les lumières des boules à facettes vibrent dans un environnement où le live est devenu une abstraction. Allégorie de la performance, des objets comme Mime existent indépendamment de l’événement puisqu’ils n’ont pas servi et renvoient en fait à un moment possible mais qui n’a pas eu lieu. Leur présence est exacerbée par leur présentation sur des socles, mise en scène qui ne fait pas que les théâtraliser mais leur donne une apparence sculpturale absurde, soulignée par des couleurs archétypales, voire caricaturales et clownesques. Incarnation de l’idée et non résidu d’un moment, les objets trouvent leur force dans cette particularité, qui est leur statut même.
©DDH mars 2014