Objets à l’état sauvage, peintures de Josephine Halvorson

11 nouvelles peintures de Josephine Halvorson sont présentées à la galerie Sikkema Jenkins à New York à l’occasion de la dernière exposition personnelle de l’artiste1.

Elles se focalisent sur quelques motifs et sujets ciblés : des portes et des éléments de construction repérés dans le périmètre de l’atelier et de la maison de l’artiste dans le Massachusetts. Depuis ses premiers travaux en 2005, Josephine Halvorson décrit ce que l’on pourrait appeler les choses simples de l’existence, des volets, des portes, des pierres tombales, des cadres de fenêtre, des machines, une cheminée, immédiatement identifiables. Quand ces objets prennent sur la toile une apparence plus abstraite, le titre vient nommer ce que l’on voit, pas plus, pas moins. Elle ramène à la surface de ses toiles des choses basiques, des objets solides, désuets aussi, des matières rugueuses, des machines d’un autre temps. Ces choses qu’elle fait entrer dans l’espace de la galerie sont apparemment connues de tous, présentes pour la plupart dans notre environnement. Dans mon périmètre comme dans mes souvenirs, il y a bien des immeubles ou des maisons avec des portes ou des volets à la peinture écaillée, des vieilles cheminées, ceux-là mêmes que l’on rencontre dans cette exposition. De fait, j’en reconnais l’image et c’est pourquoi j’ai la certitude de les connaître. Pourtant, j’ai la sensation très nette que ces objets, simultanément, font et ne font pas partie de mon quotidien. En les regardant, j’éprouve une sorte d’indécision quant à ce que je vois : je connais ces choses mais je ne les connais pas de cette manière là, dans cette consistance là.

Des chiffres sur un morceau de bois (64), la porte d’un abri à bois (Woodshed Door), le béton d’une construction (Foundation), Josephine Halvorson décrit la texture, les qualités matérielles plus encore que visuelles, comme pour faire ressortir la substance des objets (Form (Facing In)) et apparaître la sensation de leur contact (Heat (Cold Scape/ Hot Scape). Cette manière d’abstraire, particulièrement explicite ici dans les nouvelles peintures, n’a pas l’abstraction pour enjeu. On voit en effet que l’artiste peint à l’intérieur du cadre, à la surface. Elle ne cherche pas à repousser par un dispositif formel les limites de la peinture ni à explorer des problématiques qu’elle estime « picturalement résolues2. ». Elle ne s’attarde pas sur ce qui creuse la peinture et en accuse la profondeur, sur ce qui permettrait au tableau de s’ouvrir en abolissant les contingences de ses propres limites. Facings : parements, revêtements, revers, enduits. On est à la surface. On voit des surfaces. Et qu’ont-elles en commun ?
La matière, le rythme. Rythme de ces 11 peintures qui jouent alternativement sur la représentation et l’abstraction (Form (Facing in)/ Form (Facing out)), Woodshed Door/ Woodshed Vine/ Woodshed Window), rythme à l’intérieur des œuvres. Une œuvre comme Woodshed Vine rappelle la peinture blanche de Robert Ryman car elle fait référence à des objets, des textures, des sensations. De même, la matière et la couleur des objets peints, leur opacité aussi, renvoient à la peinture3, mais alors, à la peinture comme chose : physique, solide comme des lattes de bois, comme une couche de peinture sur une porte, qui se craquèle et s’use mais ne disparaît pas encore, comme une ronce qui résiste à l’hiver.
Les peintures de Josephine Halvorson ne parlent pas tant de disparition que de la matière transformée en autre chose – énergie, histoire. Cela me fait penser à une phrase que prononça Philip Guston lors d’une conférence à la New York Studio School en mai 1965 : « Je crois qu’il est possible de créer quelque chose de vivant, pas le schéma de ce à quoi j’ai pensé, mais l’énoncé par la peinture de quelque chose de vivant, qui se modifie chaque jour4. ». Les surfaces d’Halvorson (Form (Facing in)), son tracé (VI, 2012) ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les empâtements, les taches et le trait dans les œuvres que peint Guston dans les années soixante. L’œuvre de la jeune artiste peut sembler moins narrative, moins liée à l’image que celle de Guston, pourtant, les visses se sont substituées aux clous5 : son art porte un regard engagé sur le monde. Halvorson explique qu’elle va à la rencontre des lieux hors de sa sphère sociale. Elle y peint sur le motif, un vieux mur, des graffitis, des machines avec leurs mécaniques hors d’âge, la mine de Tecopa en Californie. Shame, la machine qu’elle n’a pas peinte sur le site minier de Tecopa, est une épave. On fabrique des machines pour extraire, transformer, conquérir, on bâtit des villes, on construit des maisons, et puis on quitte. Halvorson peint cette inconstance, les traces de ce double mouvement qui consiste à s’installer puis partir. Les choses sur lesquelles elle fixe son attention n’ont pas encore disparu, mais leur raison d’être si. Ses peintures montrent des objets à l’état sauvage.

C’est l’hiver. Les volets sont fermés et les portes closes. Elles s’écaillent, leurs huisseries sont rouillées. Il n’y a pas de persiennes ici, pas de réminiscences méditerranéennes. Un soleil froid éclaire le bardeau de bois jaune et une fenêtre aveugle. Un feu s’éteint doucement et ses braises ne réchauffent pas. On se croirait dans une de ces campagnes peu hospitalières, isolées, où il n’y a pas âme qui vive. Les chiffres 64 écrits hâtivement sur un tronc d’arbre brillent d’un rouge vif. Signature anonyme et luminescente, inquiétante. Elle aussi a quelque chose de sauvage et déclenche un vague souvenir, des images de films qui n’arrivent pas bien à se fixer, une atmosphère, une impression. Je pense à The Devil’s Rejects, terriblement mauvais genre, que j’ai regardé récemment, à The Texas Chain Saw Massacre, à Psychose, à Twin Peaks. Mais non, rien ne me permet de rapprocher concrètement les peintures de Josephine Halvorson des films de Rob Zombie ou de David Lynch ! Je les regarde à nouveau, encore et encore: il n’y a pas de paysage, pas d’environnement, le cadrage est serré, il zoome sur ces vieilles reliques, peu entretenues. Et pourtant, je perçois un véritable sens de l’atmosphère.
Seul le silence.
Est-ce que ces choses que l’on marque, ces granges et ces fermes que l’on occupe sont comme les machines, abandonnées, désertées ? Délaissées pour de nouveaux objets, des zones plus attractives, de nouvelles vies ? Elles le sont déjà et elles ne le sont pas encore. A propos de Shame, le père d’Halvorson suggéra qu’elle ne put pas peindre la machine car cette dernière avait peut-être du sang sur les mains6. Là, elle a peint. Et ce qu’elle a peint, ce ne sont pas de simples éléments de construction. Ses objets ont quelque chose d’étrange en effet. Ils sont habités ; d’une présence qui peut d’abord sembler surnaturelle, monstrueuse ou maléfique (on n’est pas si loin de Room 441 (2012), ce tableau de classe recouvert de graffitis et d’un mot en particulier, Chtulu, démon sorti d’un roman de Lovecraft). Ils sont habités par deux mondes, deux espaces, deux moments. Ils sont là mais ne protègent plus vraiment. Ils sont vieux, mais pas encore abandonnés. En fait, ils m’évoquent plutôt le monde que décrit Sam Peckinpah dans Pat Garrett and Billy The Kid : l’atmosphère poussiéreuse, la terre sèche foulée par les personnages, les lieux décrépis, remarquablement cadrés, dont la composition et les tonalités brunes rappellent l’immobilité d’un tableau de Vélasquez ou de Chardin. Comme ce film où se rencontrent le monde ancien et le monde nouveau, le sauvage à l’Ouest (incarné par le Kid) et la civilisation de l’Est (Garrett), les peintures d’Halvorson sont les traces d’un monde ancien, pas tout à fait révolu, qui n’a pas fini de se prolonger dans le présent, de continuer de donner vie à des choses nouvelles. Ces vieilles choses nous fixent et leur présence est intense, troublante, comme une impression que quelque chose de familier nous échappe, comme quelque chose que je reconnais mais ne connais pas ou quelque chose que je reconnais mais ne connais déjà plus.
©DDH, février 2014

communiqué de presse


1. Cette exposition personnelle réunit des œuvres  de 2013-2014; elle est la troisième présentée chez Sikkema Jenkins après What Looks Back (2011) et Josephine Halvorson (2008), sa toute première exposition personnelle.
2. Entretien avec Josephine Halvorson, mars 2013.
3.Woodshed Window s’inscrit évidemment dans une histoire de la fenêtre (opaque) et de la peinture, et à ce titre n’est pas sans rappeler les œuvres de Matisse, Duchamp et Toba Khedoori sur ce thème.
4.Notes réunies pour une conférence donnée à la New York Studio School à NY en mai 1965, « Faith, Hope and Impossibility ». XXXI Art News Annual 1966, octobre 1965.
5.Je fais référence ici aux semelles cloutées dans l’iconographie de Guston.
6.« Later, when relating this story to my parents, my father consoled me by saying that the compressor might not have wanted to be painted. “Perhaps the machine had blood on its hands,” he suggested. », in Shame: The One That Got Away, de Josephine Halvorson, ArtJournal, ed. Katy Siegel (Winter 2012 Issue)
http://artjournal.collegeart.org/?p=3542