e, f, Fukushima, de Natacha Nisic

 

e et f sont deux films tournés dans le nord du Japon entre 2009 et 2013.

Le premier, e, est le récit d’un voyage effectué dans la région de Fukushima sur les traces du séisme de 2008. Il s’agit d’une triple projection  qui fait écho à une narration en trois temps : l’avant de la catastrophe, le temps suspendu du séisme, et l’après.
Le deuxième, f, fut tourné sur le site contaminé de Fukushima et de ses environs deux ans après le tsunami. Il est composé d’un travelling de 25 mètres le long duquel s’intercalent régulièrement des miroirs verticaux dans lesquels on peut voir le champ et le contrechamp du paysage. Totalement horizontal, f fait défiler et glisser les images, lentement et selon une continuité ininterrompue.
e est filmé au plus près du paysage, dans le paysage, et ses trois écrans immersifs nous intègrent à cet espace, terrain effondré et vertigineux. Trois écrans qui contribuent aussi à structurer l’image et le récit, comme s’ils calmaient la catastrophe tout en en révélant l’intensité et la persistance. Les dispositifs de projection nous enveloppent en créant un espace de perception et d’écoute particulièrement propices. Ils créent aussi une ouverture à l’intérieur même des images, prolongent et redoublent la construction plastique des films, partitions parfaitement structurées et équilibrées dans lesquelles les formes s’imbriquent, se répondent et se répètent, à l’image du chant des oiseaux dans e.

La beauté formelle – la ligne d’une route repliée sur elle même, en suspens, la densité de la forêt, le quadrillage des rizières que l’on reconstruit, ou les reflets ensoleillés, les volumes géométriques, les chants des habitants – nous ferait presque oublier le point de départ des films.
Est-ce qu’elle se substitue au drame ? Le soigne ? Le panse ? C’est la parole des habitants, les sons comme le silence, les images des paysages dévastés et leur transformation progressive, et le déploiement des films dans notre espace, qui constituent une étonnante force plastique et narrative. Leur pureté de traits, leur détachement, leur vitalité objective font de ces films une évocation plus qu’une représentation. Et c’est pourquoi on aimerait être de nouveau environné par ces images. Non par voyeurisme, non parce qu’elles exacerbent notre sensibilité, mais parce qu’au contraire des images choc, la lenteur des images et du récit sont comme la vie, résistante, troublante, indifférente. Les films, comme le dessin Fukushima également présenté dans la salle et réalisé à partir de photographies trouvées dans les médias, semblent s’étirer dans le temps, avec le temps qui continue de passer, à l’image du paysage qui peu à peu se reconstruit et des hommes qui, nous dit l’artiste, continuent de vivre.
Natasha Nisic fait entrer la vie dans ses images, comme Dan Graham dans ses verres et ses miroirs ou Ann Veronica Janssens dans l’interstice qui sépare les vitraux des murs d’une chapelle et les relie au monde. Mais est-ce cela qui est important ? Est-ce cela que l’on veut trouver en quittant pour un moment, une trentaine de minutes, une heure, l’agitation à l’extérieur ? N’est-ce pas plutôt pour se sentir plus proche tout en étant justement à distance ? Toute rencontre réussie avec l’art est une île où l’on peut simplement regarder, puis percevoir et prendre conscience (ce que l’urgence et l’agitation ne permettent jamais), être libre de se sentir concerné, ou pas.
DDH-janvier 2014