Ébauche pour le projet « O’Keeffe »*

Je fais ici ce que je ne fais jamais, d’ordinaire : écrire directement sur le site, être ainsi carrément dans le processus, sans chercher pour l’instant de résultat. C’est exactement ce qui se passe en réalité avec le projet « O’Keeffe », car je sais, oui, que ce travail-là porte sur le processus de création plus qu’aucun autre. Évidemment, il y a les séries en cours, qui se construisent progressivement, comme l’ensemble De l’ombre, sorte d’exploration de mon passé en friche, cette recherche d’événements que j’ai oubliés, encore lointains, indistincts, et qui par moments me tiennent si éloignée des autres. Cette exploration a commencé avec The Birds en 2018; elle s’est poursuivie il y a quelques mois avec Home Sweet Homes, et elle se profile aujourd’hui dans une toute nouvelle série (bientôt sur le site et sur Instagram) et dans You are, un travail sur le portrait, également en cours de réalisation, avec mon ami Majid Chick-Miloud.
Mais avec le projet « O’Keeffe », il s’agit du passage artistique lui-même, un sujet qui m’a toujours passionnée dans le travail des autres artistes et qui en vérité est apparu naturellement dans mes premières recherches photographiques en 2016. Rétrospectivement, j’ai appelé ce passage « Le moment où » (cf. Georgia O’Keeffe – peintures, impressions (…) dans Écrits sur l’art, 2016-2019).
Cela peut paraître bizarre. Parler de processus suppose que l’on décrit quelque chose de continu et qui ne peut être que continu. Je ne veux pas dire qu’il n’existe pas de moments de rupture mais ces changements découlent de ce qui les précède, ils sont partie du flux, au sens où Bergson le définit dans son chapitre sur la continuité indivisible dans L’évolution créatrice (1907). C’est-à-dire qu’il est inhabituel de voir un point précis au changement, de considérer par exemple que l’on décide d’être artiste tout à coup, comme ça. Oui, comme si l’on pouvait situer cette décision avec précision sur l’échelle du temps. Cela n’a pas de sens. Je sais que l’évolution d’une vie vers une pratique artistique, ou un certain mode de vie, est en effet une évolution, ça ne tombe pas du ciel. Mais… Et s’il existait quand même un point de bascule?
Et me voilà partie à la recherche du point perdu… (là je pense plutôt à Warhol qu’à Proust)
Ce que je dis, c’est que devenir artiste peut aussi être un choix. C’est comme de franchir une porte, et pas juste symboliquement. En disant cela, je sais que je me situe en dehors des histoires toutes tracées, celles de vocations précoces, où la création, viscérale, originelle, impérieuse, s’impose à soi, où on ne peut pas faire autrement – voir le nombre d’histoires mentionnant des artistes destinés fatalement à leur art… mélange d’accomplissement et de rupture…
Et puis, l’artiste ne se nomme pas, c’est le monde extérieur qui le désigne, la reconnaissance qui va déclarer que son art est art. Enfin, que dire des manifestes? des déclarations de Duchamp? de celles de Beuys? des artistes conceptuels, qui adorent les postures, les déclarations écrites faites œuvres? …

En 2016, je ne me suis pas réveillée artiste, j’ai simplement et intuitivement senti que ce qui était là devait trouver une forme, une expression. Mais j’ai bel et bien décidé à ce moment-là de passer de l’autre côté, de franchir une première porte, sans me nommer; c’était encore purement mental, idéal.
Les quelques images de cette époque relatent ce passage alors encore intangible; pour moi, elles reflètent cette décision.

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