Gonzo d’un jour

Le corps minute

OK OK je m’y suis mal pris. Bas les pattes, les nanas. J’ai dégainé trop tôt. Rangez vos armes. On efface tout et on recommence. Enfin, ça, ça va pas être possible. « Einmal ist keinnmal » : une fois c’est jamais, dit le proverbe allemand, il n’y a pas de deuxième chance.

Aujourd’hui, en voulant faire une réclamation pour une prestation à moitié réalisée, je me suis gouré d’angle d’attaque. D’attaque, oui, et non, d’approche.
Alors voilà, il fait beau, je me sens d’humeur légère, je me rends à mon institut habituel pour un soin. Ça devrait prendre 30 ou 40 mn, puis je retournerai travailler à mon nouveau projet de photos. Je passe la porte qui fait tinter la petite clochette. Des clientes attendent, plongées dans leur smartphones et leurs magazines. Quelques secondes plus tard, une jeune femme souriante arrive pour me renseigner. C’est la responsable de l’institut, je l’ai déjà vue. Elle me dit de revenir car il y a du monde et édite un ticket standard sur lequel est imprimé l’intitulé En attente. Elle m’indique un horaire, tout en l’inscrivant au feutre noir épais, en gros caractères sur le ticket, 15 :15. Elle me tend le papier. Je l’accepte et repars, profite de cette heure d’attente pour retourner chez moi travailler, stimulée par l’écoute de Olé de John Coltrane. Puis, je retourne à l’institut pour l’heure dite, traversant les rues, le soleil dans les yeux, l’air sautillant de la batterie d’Elvin Jones dans la tête, et comme portée par la vague du saxophone de Trane. 15 :15 pétantes. J’attends près du comptoir. 5 mn. OK OK c’est tout à fait normal, c’est comme ça que ça se passe. Je vais m’asseoir sur la banquette. Il y a une autre fille qui attend, puis sa copine sort d’une cabine et lui fait un signe en se rendant à la caisse. 10 mn, bon, je m’impatiente un peu car j’ai un autre rendez-vous à 16h. L’institut répond aux besoins des filles qui vivent à 100 à l’heure et jongle avec des équipes souvent incomplètes, des clientes bavardes, des poils retors, des peaux assoiffées, des collaboratrices tantôt efficaces, tantôt à deux de tens. 13 mn, je sens quelque chose dans la poitrine, quelque chose qui se resserre autour du cœur. Je ne suis pas en train de faire une crise, c’est juste le stress. Juste le stress. L’énervement qui crépite. Ça va, je respire, j’ai fait une séance d’une heure trente de pranayama ce matin, alors ça va, j’inspire, j’expire. Mais le mental s’agite, allez savoir pourquoi ?
C’est alors qu’une esthéticienne sort de la cabine et s’occupe d’ « encaisser la cliente ». Je me lève et me poste au comptoir. Une autre personne qui vient d’arriver patiente. J’aimerais gagner 5 mn en allant me préparer dans la cabine, alors je profite du micro espace de temps entre la cliente précédente qui range son porte-monnaie et la suivante qui vient d’arriver pour demander si je peux aller m’installer. Ça marche. Dans la cabine, je me déshabille pour le soin et j’attends. Puis, plus rien. Silence. Personne ne bouge. J’attends.
18 mn, la contraction dans ma poitrine continue. Le mental agité qui s’exprime dans ce mouvement à l’intérieur du corps fait un tour et revient dans la tête pour brouiller la pensée, s’emparer de la raison, c’est ça le stress. Je sors une tête et comme j’aperçois une des esthéticiennes dans le couloir, je me renseigne sur le temps d’attente. La collègue (celle qui s’était occupée de la cliente précédente et venait de disparaître on ne sait où) rapplique enfin. Pas de commentaire de ma part ou de « désolée pour le retard ». Il est 15 :35. Je lui demande de ne faire que la moitié du soin afin que je puisse quitter les lieux à 15 :50. J’ai un autre rendez-vous à 16h00 près de l’institut. Elle est rapide. Je ne suis pas détendue. Le stress déclenché par l’attente qui m’a semblé interminable et l’idée d’être en retard à mon rendez-vous d’après m’a envahie. Ça se passe bien, je passe un bon quart d’heure, mais je n’arrive pas à me détendre. Et puis, elle fait sauter une petite croûte sur le mollet, que je lui avais demandé de contourner. J’aurais du mettre un pansement. Je lui dis que je suis contente du soin mais qu’elle a oublié pour la croûte. Avant, je disais,
« c’est parfait, merci ». Mais là, je ne suis pas vraiment satisfaite : j’ai attendu et ce que je lui avais demandé est passé aux oubliettes en une poignée de secondes. Et en plus, je vais avoir une marque, une petite cicatrice. J’inspire, j’expire, j’arrive à la caisse. Le corps tendu et sans cerveau. Elle m’annonce le prix de la prestation, qui pour moi comprend deux engagements : la qualité et l’efficacité du soin ainsi que le respect de l’horaire annoncé, auquel j’avais accordé – certes, de manière totalement subjective – 5 /10 mn de battement.

Ces minutes, je veux bien les donner parce que le prix défie toute concurrence, parce que je sais que les équipes sont toujours débordées, parce que ? Parce que c’est humain. On est tous d’accord là-dessus, pas vrai ? Mais voilà, à partir de combien de minutes peut-on se sentir lésé ? à partir de combien de minutes ça sent l’arnaque ? à partir de combien de minutes peut-on sortir hors de ses gonds ? à partir de combien de fichues minutes, enfin, ce n’est plus humain ?
Sortir hors de ses gonds, définition du dictionnaire : « être hors de soi, se mettre dans une violente colère ». Peut-on sortir hors de ses gonds sans forcément crier, engueuler, insulter, s’énerver, s’arracher les cheveux? Peut-on, simplement, faire pivoter quelque chose (les gonds étant une pièce servant de pivot)? Déplacer quelque chose? Ce qui ne veut pas dire, faire une remarque déplacée. Quoique. C’est peut-être ça, être déplacé? Dire, simplement, « je ne suis pas d’accord ». Pas d’accord pour payer la totalité de quelque chose qui n’est qu’à moitié réalisé. Pas d’accord pour être « encaissée ». Pas d’accord pour dire « Tout va bien, tout est super génial ». Pas d’accord pour se taire. Parce que le prix, c’est le soin et le temps. C’est même le nom de l’institut. C’est gravé dans le marbre, enfin, dans le plastique, non ?
Alors, à partir de combien de minutes ? Moi, j’ai estimé avoir attendu 10 mn de trop en plus des 10 mn de battement, soit un total de 20 mn en tout. Soit le temps nécessaire au soin que je voulais initialement, soin auquel j’ai renoncé afin d’être à l’heure à mon prochain rendez-vous (ce qui fait, tenez, que l’esthéticienne n’aura pas eu à passer avec moi autant de temps que prévu, qu’elle n’aura pas eu à faire encore attendre une autre cliente, mais je n’y ai pas pensé du tout, je n’ai pas eu cette motivation altruiste).
Alors, j’annonce à la jeune personne qui s’est occupée de moi que je ne vais payer que la moitié du prix, prix qui comprend soin+ temps. Je lui dis sans crier, engueuler, insulter, m’énerver, m’arracher les cheveux. Je fais juste pivoter mes gonds. Je déplace. Je suis déplacée. Je lui dis, comme je le dis à la responsable de l’institut qu’elle est allée, et c’est bien naturel, chercher. Mais voilà, c’est là que ça se corse. La responsable refuse catégoriquement et je vois très nettement que des émotions émergent, que son sang ne fait qu’un tour, je le vois car ses bras s’agitent et elle se met à parler vite et fort. Elle me dit que ce n’est pas comme ça que ça se passe (ah bon ?), que je n’ai qu’à me désinscrire et à écrire à la direction de l’entreprise. Elle m’explique : elles font ce qu’elles peuvent, elles ne sont pas nombreuses, l’horaire indiqué est une estimation. À mon tour, j’explique : je comprends la situation du manque de personnel,  je ne comprends pas qu’on s’engage sur un horaire quand on ne peut pas le tenir, je trouve qu’il est préférable de ne rien fixer du tout. Je lui dis qu’on a un contrat. Elle est d’accord avec l’idée du contrat. Un contrat qui est soin+ temps. Elle n’est plus d’accord. On tourne en rond. On épilogue. Bla bla bla.

Pourtant, ça pourrait être simple. Je me dis, le corps minute, c’est une transaction réciproque, non ? Une fonction, mathématique:
Rapidité du soin (cliente satisfaite puis expédiée)
+
Pas de rendez-vous (pas d’attente sur place)
= personne ne perd son temps.
Pourquoi alors avoir instauré dans le fonctionnement cette fiche En attente ? Soit une pratique qui consiste à donner un rendez-vous fictif à la cliente qui s’est déplacée pour rien au départ (ça c’est le jeu) et qui attend quand même sur place (ça c’est pas du jeu) ?

Au lieu de ça, les idées bien à l’arrière du cerveau, les nerfs à vifs, j’indique que le temps est une chose précieuse, que je l’ai perdu, que cela arrive de plus en plus souvent ici, et que, là, j’en ai ma claque. Face à ce reproche, immanquablement, elle riposte et déclare que, là, elle perd son temps avec des clientes comme moi. Alors, ça se corse un peu plus. J’inspire pas, j’expire pas. Laisse tomber? Impossible. Let it go? Peut-être. Va y avoir un prix à payer. Elle ne lâche rien, je ne lâche rien. Aucune empathie dans cet instant. Elle, elle veut gagner et moi je veux ne pas perdre. Mais je me suis gourée, oui, oui, gourée. Et je me suis trompée à ces mots inscrits dans le plastique. L’erreur fatale c’est d’avoir voulu et exigé, d’avoir imposé ma loi pour obtenir quelque chose, imposé ma loi comme dans un western peut-être. J’aime les western. Le choc de l’ouest et du monde ancien dans Pat Garrett et Billy the Kid, le rythme dans La horde sauvage, l’échange de regards et le cadrage dans Il était une fois dans l’ouest, dans Pour une poignée de dollars. Sam Peckimpah, Sergio Leone. J’adore. Pourtant, j’avais pas envie de la jouer western. Je voulais obtenir gain de cause, faire valoir un contrat, un droit au respect de la parole donnée, être entendue. C’est peut-être enconre trop western. Je voulais, bon sang, ne pas faire semblant que tout va bien, faire pivoter mes gonds et laisser tomber le
« Oui, je suis contente, oui je reviendrai, oui j’accepte les conditions », parce que c’est pas cher, parce que c’est comme ça, parce qu’on manque de personnel, parce qu’on est overbooké, parce que c’est comme ça et c’est pas autrement. Se tromper à, je vérifie la définition du dictionnaire pour être sûre: « être victime d’une illusion, se méprendre, en considérant quelque chose ». Tout comme elle avait dit qu’elle perdait son temps à discuter avec moi, j’ai dit que le prix à payer, c’est l’argent que gagne l’institut pendant que toutes nous attendons sagement, pendant que nous attendons que le retard se résorbe. Mais il ne se résorbe jamais. Comme chez le généraliste. Comme aux urgences. Pas assez de monde/trop de monde. « Mais c’est normal ! Ça fait partie du prix ! », qu’on me dit. Sinon, je n’ai qu’à aller voir ailleurs et payer très cher pour être prise à l’heure. Ici, c’est comme ça et c’est pas autrement : on me prend pas à l’heure, mais c’est pour pas cher, et c’est sans vaseline.
Et ça n’a l’air de déranger personne.

Les 4 ou 5 clientes qui étaient là à attendre, consultant leur smartphones, feuilletant des magazines, s’arrêtent. Certaines se lèvent et m’entourent (je ne dis pas m’encerclent, pas de dramaturgie). Puis, une autre sort d’une cabine. C’est une grande nana, pas une Nana de Nikki de Saint-Phalle, tout en courbes et en rondeurs, non, une grande charpentée, aux épaules carrées, la soixantaine. Elle s’avance vers la caisse, simplement vêtue d’une chemise entrouverte blanche et amidonnée, et d’une culotte, une bande de cire chaude sur la jambe. Elle se dirige vers moi, en lançant d’une voix forte et guillerette, comme celle d’un officier qui aurait un peu trop picolé, qu’elle veut
« voir la tête » que j’ai, « voir la tête de l’emmerdeuse », elle précise, et être sûre, conclut-elle triomphalement, de pouvoir me reconnaître quand elle se baladerait dans le quartier. Attention, je fais pas dans la victimisation : quand on sort son flingue, faut pas s’attendre à ce qu’on vous offre des fleurs. Y a que les hippies qui croient ça. Même si je les aime bien au fond les hippies. Paix avec soi-même et avec les autres, oui, un monde meilleur, oui. C’est mon côté new age. Yoga, méditation, Gandhi sur mon bureau. C’est en cours. Work in progress. Là visiblement, suis pas prête pour la mission.
Mais quand même, qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Quel genre de curiosité la pousse hors de la cabine celle-là? Sur le pas de la porte ? Sur son pallier, en quelque sorte ? Elle ne prend pas parti pour l’institut et la pauvre responsable assaillie par l’emmerdeuse. Elle veut juste voir la tête que j’ai. Pourquoi veut-elle voir ma tête ? Pourquoi vouloir me reconnaître quand elle se baladerait dans le quartier ? Tirer la manche de son mec, en disant « Tiens, c’est elle, tu sais, l’emmerdeuse » ? Pour quoi faire ? Me ficher ?
Avec les 4 autour de moi et la grande, la meneuse, me vérifiant, j’ai repensé à ce texte qu’on avait lu lorsque j’étais en Caroline du Nord, au lycée de Dunn, une histoire pendant la chasse aux sorcières, une histoire de McCarthysme où un type avait refusé de payer quelque chose dans un supermarché et les clients s’étaient rués sur lui en lançant « Lynch him, get rid of him ! ». Ce n’était pas juste une histoire de McCarthysme avec procès permanents, mais une histoire d’humains banals, dissimulant leur méchanceté crasse derrière la banalité de leur comportement, la banalité au nom du système, s’alliant contre un pauvre ère (là il y avait un peu de dramaturgie) parce que c’est le système qui veut ça, parce qu’on y peut rien, parce qu’il faut bien le faire tourner le système. Parce que c’est comme ça et c’est pas autrement. Une histoire montrant aussi comment l’individu va créer une coalition avec ses contemporains (même s’ils les détestent par ailleurs) pour sauver sa peau et ses privilèges.
Parce que ça l’arrange.
Dans mon histoire à moi, mon anecdote, les clientes de l’institut, ça les arrange de payer 15 balles un soin (+ l’abonnement annuel) même si c’est le bordel et de mettre dehors toutes celles qui jouent pas le jeu ou commencent à dire qu’on pourrait réfléchir au concept, assumer le total sans rendez-vous, assumer qu’il y ait zéro engagement. Bon, OK OK, sauf que, voilà, j’ai attaqué la première, et j’ai oublié Sun Zu, c’est bien fait, pas vrai ? Pas très sage.
J’ai pris des coups, mais au moins j’ai essayé, essayé la provocation, essayé, au prix de la recherche du corps parfait (qu’on peut toutes se payer vite fait, bien fait?) d’accepter d’être imparfaite, de me lancer, d’aller sur le ring. J’ai transpiré et celle en face aussi. C’était une affaire entre la patronne et moi. La presta et la cliente, dans le monde gagnant-gagnant. À un moment donné, je lui ai demandé ce qu’elle ressentait, elle a dit : « de l’énervement ». J’ai répondu
« comme moi tout à l’heure en attendant ». Mais je ne voulais pas (consciemment du moins) lui infliger ça. Je voulais remettre les compteurs à zéro. Tenter une équation. Tenter qu’on se reconnaisse. Essayer, juste essayer, esquisser quelque chose. Et je voulais une forme de justice. Mais là, ça dépasse cette anecdote.
La grande avec sa bande de cire en train de refroidir et les 4 autres ont essuyé les plâtres. Désolée les filles. Mais fallait que ça sorte, fallait que je l’enterre mon syndrome de la boulangère – ou comment enfant, avec les quelques centimes que nous ont confiés nos parents, on paie pour une baguette trop dure parce qu’on n’ose pas le dire à la dame.

Finalement, j’ai payé. Car si je ne laissais que la moitié du prix de la prestation soin+temps, la responsable me menaçait, campée devant la porte de l’institut, d’appeler les flics. C’est ça qu’elle a dit. Je n’ai pas eu peur, pas une seule seconde, vraiment, mais j’ai trouvé ça tellement dingue que cela ne servait à rien de continuer. Et puis, je ne voulais pas gagner, je voulais juste ne pas perdre. En réalité, je crois que j’ai gagné. Pas au sens d’un match ou d’une guerre ou d’une compétition. Pas contre elle. Pas contre. Mais peut-être avec moi-même. Il n’y aura pas de deuxième fois, ce ne sera jamais la même fois, mais une fois, en fait, ce n’est pas rien, « einmal is nicht keinmal ».
J’ai vécu et vous avez lu.

©DDH -Paris, 28 juin 2018