3 films solaires (2e partie): Du style

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,
Ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues sur l’eau
Baudelaire, Le serpent qui danse (Les fleurs du mal)

Le Roi des mondains, légèrement grisé, rentre chez lui au moment où les religieuses s’affairent, où les gens se lèvent et vont promener leur chien.

Jep Gambardella incarne l’élégance absolue avec son costume classique et sobre, sans tralala. Il est élégant parce que ses vêtements n’entravent en rien le mouvement et accompagnent au contraire sa démarche aisée, souple et légère avec simplicité. Bien sûr, il lui arrive de s’accorder quelques touches d’excentricité mais le minimalisme et la nonchalance sont sa véritable sophistication. Il est vrai que l’allure est donnée par le corps (sous le costume bien coupé), ce n’est pas une question de vêtement. L’élégance, si. Ce n’est pas vraiment un hasard s’il rencontre Fanny Ardant, son alter ego féminin. L’élégance de Jep est sa simplicité raffinée. Car Jep est un être raffiné. D’un mouvement fluide et légèrement dodelinant, il marche dans Rome au petit matin, attentif à tout, indifférent à sa vie, blasé d’être devenu le roi des mondains.
Le style, qui peut se définir comme une rencontre entre l’allure, la démarche et l’élégance, est bien sûr lié à l’apparence. Il est aussi cette façon dont les êtres se pensent et se représentent, il exprime la manière dont on aborde et traverse l’existence1.

Au milieu de The Bling Ring, Sofia Coppola introduit un plan au ralenti, ultra sonorisé, comme dans Reservoir Dogs, où les 5 bling ringers – 4 filles et un garçon – avancent côte à côte vers la caméra, dans une rue de Los Angeles. Ils défilent et se pavanent, parés de leurs nouveaux accessoires. Ils sont fiers et arrogants. Ils ont l’air de flotter. Flottent-ils vraiment ? Sofia aimerait. La caméra les porte, les soulève. C’est un moment éphémère de décélération qui nous rend songeur car, interrompant le rythme plutôt haletant du film, cette image condense subitement la légèreté du rêve et de l’imaginaire. Elle entrouvre le terrible abyme dans lequel les anges tombent. Sauf que les jeunes de ce film ne sont pas des anges, même pas des gangsters, juste des ados qui paradent, recouverts de bling, pesant des milliers de dollars.
Avoir du style pour cette bande d’adolescents, c’est avoir, le temps d’un rêve, le mode de vie de leurs stars préférées, se glisser dans leurs maisons et leurs vestiaires pour dérober leurs bijoux, leurs vêtements et ensuite s’afficher aux yeux de tous, mais surtout de leurs semblables, parés de ces accessoires bling. Les stars qui fascinent les adolescents du bling ring sont les mannequins et les actrices. Non pas les top models : les super models. Non pas les meilleures actrices mais les gagnantes des Razzie Awards. Non pas les célébrités en général : les plus « fashion » et les plus médiatisées. Contrairement à ce que dit Marc dans le film, porte-parole du gang, ce bling ne fait pas rêver tout le monde, confusion selon laquelle le monde serait la totalité des individus, ou du moins l’ensemble des adolescents d’aujourd’hui. Il est vrai que ce culte du luxe clinquant tend à s’imposer et à se propager. Commercialisé et récupéré, il s’infiltre dans le prêt à porter cheap de Mademoiselle tout le monde pour qui le monde ne peut être que bling. Mais ce n’est pas tant l’attrait d’un luxe tape-à-l’œil qui est nouveau, ce qui a changé en ce début de 21e siècle, c’est que le bling est accessible médiatiquement. Pour qui est disposé à entrer dans son cercle.
Pour ces jeunes gens de Los Angeles, il est une chose, du rêve réifié.
Peut-être est-ce dû à leur tempérament, aux libertés que leur autorise leur éducation, à l’endroit où ils vivent, ou encore au monde tel qu’il est, si l’idée d’être célèbre et à la pointe de la mode ne les fait pas juste rêver mais passer à l’action et cambrioler des résidences de stars. Ce qui a changé peut-être, c’est que le rêve n’est plus une image sur papier glacé. Il n’est plus uniquement une image qui hante l’imaginaire et fait rêver les filles. La facilité avec laquelle en effet l’on peut avoir accès à certaines informations sur les « people », sur leur mode de vie, sur leur dressing, donne à ces jeunes gens l’illusion que le bling est à portée de main : à portée d’un clic sur Google, sur Facebook, à portée de quelques dollars dans un H&M local. Quand ils s’aperçoivent ensuite que l’adresse de leurs stars préférées est trouvable sur le web, qu’ils peuvent s’immiscer dans leurs palaces inoccupés, ouverts et sans surveillance (ou presque), le bling semble alors à portée du désir immédiat, aussi proche et tangible que l’étaient quelques minutes plus tôt les images de leurs stars. S’introduire chez elles procède d’un même désir de voir, de goûter, de toucher. Et d’une même illusion de posséder. Mais que veulent-ils posséder exactement ?

Chez Paris Hilton, ils déambulent, flânent d’une pièce à l’autre, au milieu des soieries, des miroirs, des meubles d’antiquaires et des sofas, des affiches et des coussins à son effigie. Ils se prélassent ou se vautrent en ados qu’ils sont sur ses divans, se glissent dans ses vêtements, essaient ses bijoux, passent en revue ses centaines d’escarpins dorés et stilettos aux couleurs de vernis à ongles. En aventuriers modernes, et encore un peu enfants, ils prennent tout leur temps pour explorer l’île au trésor. Mais à mesure que leur désir de visiter plus de maisons de stars se fait pressant, leur rythme lui même s’accélère et accompagne leur besoin compulsif d’avoir. Il ne s’agit plus de dérober mais de dévaliser, à l’image de ces quelques minutes passées dans la maison de verre d’Audrina Patridge où l’on voit Rebecca et Marc parcourir le lieu à toute vitesse, remplir un sac frénétiquement et s’enfuir cette fois comme des voleurs. Enivrés de tout ce luxe et de cette facilité d’y accéder, de le toucher, de le voler, ils perdent pied. Ils veulent plus, plus vite et n’imaginent pas que cela puisse s’arrêter. Au lycée ou en boîte de nuit, ils s’affichent et brillent. Ils sont enfin enviés et jalousés par leurs copains qui fréquentent le même club, enfin aimés des autres ! Ils sont devenus bling, ils en ont l’assurance. Le groupe devient de plus en plus à l’aise, guidé par leur leadeuse Rebecca, de plus en plus confiante, mais ce faisant, ils ont perdu leur curiosité et basculé du côté du crime : voler, revendre. Tant qu’ils s’infiltraient dans ces maisons et jouaient à la star, le vol était un jeu, un assouvissement du désir, un rêve narcissique, une action certes illégale mais vaine de toute façon, née de l’envie de s’identifier, de posséder l’aura des stars. Rien de bien nouveau, ils faisaient leur job d’ados.

Les adolescents de The Bling Ring sont des suiveurs, ils obéissent à des diktats. Sans doute aimeraient-ils être mais ne le savent pas ou ne savent pas comment. Un temps célèbres, ils vont vite retomber dans les oubliettes. Car, s’ils n’ont aucun interdit (ou presque) et aussi immoraux qu’ils puissent être, ils sont un fait divers, pas un mythe.
Comme il l’explique un peu plus tard dans l’interview du magazine Vanity Fair, Marc voit dans l’admiration qu’on leur porte ou le bruit qu’a fini par provoquer leur situation, la « fascination perverse de l’Amérique pour les ‘‘Bonnie and Clyde’’2. ». Peut-on vraiment reconnaître en eux quelque chose des célèbres et mythiques gangsters, dissidents et libres ? de ces bandits, ces tireurs hors-pair ? Y reconnaître les truands inséparables, dévoués passionnément l’un à l’autre, amoureux ? Bonnie and Clyde étaient des braqueurs au caractère romantique, mais de vrais méchants. C’est de là qu’est né le mythe. Ils s’inventaient et se créaient au fur et à mesure. C’est là qu’est le style. On peut voler le bling, on peut s’identifier, mais on ne peut pas voler le style. Dans l’image de la rue, aucun passant ne se retourne sur leur passage. Ils n’ont en dehors du cercle ni charisme ni nom.
Et puis, dans les maisons des stars, il n’ y a pas de style à voler. L’aura n’est pas dans l’opulence de biens et d’accessoires, dans les uniformes de luxe. Les stars qu’ils envient se définissent et s’exposent à travers la matérialité de leur identité : les choses qu’elles portent, les lieux qu’elles fréquentent. Il n’y a rien d’original ni de très personnel dans cette extravagance bling, rien de bien nouveau non plus. Leur intérieur – je veux dire, les maisons dans lesquelles vivent les stars – n’est pas seulement un décor, il est sous l’emprise d’une caméra réelle ou invisible : tout doit être image car tout peut être vu. De fait, au cœur d’une intimité factice, les choses, les espaces ne sont pas des extensions de soi, ils sont les objets du désir, les objets du paraître, les objets du regard, entièrement destinés à l’autre, aux bling ringers, amis ou inconnus, invités des stars. Si le cambriolage arrive, l’effraction sera filmée, le film diffusé. Mais il y aura toujours une fenêtre ouverte ; et une clé dorée attendra à l’entrée.

Les pièces vastes, design ou abondamment décorées des maisons des Hollywood Hills, les vestiaires avec leurs rangées d’escarpins, leur profusion d’accessoires et de bijoux sont un contrepoint contemporain des demeures richement parées des millionnaires de Long Island dans The Great Gatsby, de Jack Clayton. Le film exprime le faste dans le style années 20 (et à travers des images très seventies, assez désuètes). A la place des rails de coke et des night clubs, ce sont des fêtes étourdissantes où le champagne coule à flot. Le cristal étincelant, l’argenterie scintillante et la musique tonitruante des « Roaring Twenties » animent les immenses salons et pelouses à perte de vue de Gatsby.
Que l’on pense à ces imposantes pièces de réception pleines de monde, ou, comble du luxe, vides et hantées par la fête, comme aux intérieurs scénographiés de Los Angeles, ces lieux sont à l’image de leurs propriétaires, fabriqués et arrangés pour être vus, et dans le cas de Gatsby, entièrement destinés à éblouir son amour perdu, Daisy.
Dans ses appartements, c’est la même abondance d’objets, sauf qu’au lieu d’autoportraits imprimés sur des coussins, ce sont des monogrammes brodés.
Des « vastes penderies où s’amoncelait toute une collection de complets, de robes de chambre, de cravates, et de chemises par douzaine, posées les unes sur les autres comme des tas de briques3. ». Peu importe les marques, ce qui importe alors c’est l’étoffe de ces délicates chemises réunies en piles pour bâtir l’image de Gatsby.©DDH 2014


1. Sur cette question, voir l’article de Benoît Goetz, Théorie de la démarche, ébauche pour une philosophie du geste, qui regroupe des scènes d’observation de la démarche, extraites des textes de Balzac (Théorie de la démarche), Virgile, Baudelaire, Sartre, …

http://leportique.revues.org/791#toct1n1

2. Marc in The Bling Ring de Sofia Coppola, 2012.
3. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, op. cit., p 125.