Sur Josephine Halvorson, le visible/l’invisible, la Villa Médicis, produire (1)

Au printemps 2015, je retrouve Josephine Halvorson à Rome, alors qu’elle est depuis quelques mois pensionnaire à la villa Médicis. Plutôt que de contempler la vue imprenable sur Saint-Pierre que lui offre une des fenêtres de l’atelier, elle continue de peindre des portes et des huisseries et se penche sur les allées désertes de la villa. Par la fenêtre, le paysage…Si le cadre reste fixe, sa relation au visible et à l’invisible, à la disparition et à la transformation, a évolué. La matière s’est diluée, des formes affleurent à la surface de la toile, entre naissance et évanouissement, persistance et disparition. Ces formes sont un horizon, trouble par rapport aux arrangements paysagés conçus pour Ferdinand de Médicis, et distinct aussi des œuvres précédentes de Halvorson. La fenêtre ouvre totalement sur l’extérieur et cette vue donne sur la couleur, un espace bleu nuit, fantomatique et évanescent. Peut-être les nouvelles fenêtres de Josephine Halvorson, crépusculaires, qu’elle peint plusieurs fois à la tombée de la nuit, sont-elles un autre genre nocturne, dans la tradition de celui qui s’est développé à Rome après Caravage, dans la relation du visible et de l’invisible. Ces formes à peine visibles désignent dans le travail de Halvorson un espace et une temporalité transitoires, et ici naissent et s’éclipsent au sein-même de ce territoire étrange, de ce haut lieu chargé d’histoire que représente la Villa Médicis. Même si la résidence peut offrir un temps pour la réflexion plutôt que la recherche appliquée, comme l’indique son programme, il semble que l’on ne peut pas ne pas produire. A la villa, tout se joue avec soi-même, et avec les autres pensionnaires : la subjectivité, la production sont mises à l’épreuve, et stimulées. Existe-t-il une forme alternative à la production ?

Peindre à Rome ? Comment ? Josephine Halvorson et les graphistes Coline Sunier et Charles Mazé*, eux aussi pensionnaires en 2014-2015, se sont intéressés à des graffitis qu’ils ont repérés sur les murs de la Ville éternelle. Des signes récurrents, simples, primitifs dirait-on, qu’ils ont identifiés comme étant une seule écriture, d’un même auteur anonyme. Ces signes-signature sont déjà une forme de production, hors des lieux de production et en même temps, située au cœur même de la place publique, voisinant, invisible, avec les monuments et les chefs d’œuvres. Outre le dépaysement que procure la présence de ces signes au milieu du monde indifférent, ils constituent une forme d’art (ready-made) en devenant objet d’attention des artistes qui les choisissent, les adoptent, comme on accorde à quelqu’un sa protection, comme on l’admet dans son cercle. Alors ils sortent de la nuit, en étant cités, reproduit, répertoriés, indexés, recopiés. Mais ce faisant, ils aident aussi ces pensionnaires de Médicis à sortir de leur propre nuit, à mettre à distance l’histoire souveraine qui les précède et les subjugue. En se rapprochant d’une série de gestes anonymes et en passant eux mêmes par de nouveaux gestes, ils expriment une manière de faire mais aussi une manière d’être, un mouvement qui défie l’autorité, échappe aux clivages, aux formes hiérarchisées. Il ne s’agit pas de réconcilier des contraires, mais de se rappeler que tout est histoire. D’ailleurs, parmi les innombrables graffitis, Josephine Halvorson a sélectionné une petite série sur un mur de la Via della Stamperia, une liste de dates à venir alors (23/04/15-24/04/15-25/04/15, …), et d’ors et déjà révolues. Mur (17-2-2015) Via della Stamperia et les Night Windows - objets finis – contiennent son cheminement sur les enjeux de production, de l’in-situ, de l’achèvement et répondent à cette question sans fin: « peut-on faire une oeuvre qui ne soit pas d’art? »

DDH avril2017

* f-u-t-u-r-e.org