La Grande Bellezza /The Bling Ring/The Great Gatsby

Retour sur trois films solaires: La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino (2013), The Bling Ring de Sofia Coppola (2012), et The Great Gatsby dans la version mythique de Jack Clayton (1974) sont trois films baignés de soleil et de lumière : Rome, Los Angeles, le bord de mer de Long Island, où ils sont tournés.La Grande Bellezza raconte la vie et l’évolution de Jep Gambardella, personnage mondain et journaliste à succès dans la Rome d’aujourd’hui, qui est de toutes les fêtes et de toutes les soirées. The Great Gatsby, au cœur des années folles, est l’histoire de Jay Gatz devenu fabuleusement riche dans l’espoir de reconquérir sa bien-aimée Daisy. The Bling Ring met en scène un fait divers survenu à Los Angeles dans les années 2000 dans lequel un groupe d’adolescents fascinés par les people cambriolent des résidences de stars.

Le cri extatique de Lorena, c’est le rideau qui se lève dans La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino. L’ancienne starlette de la télévision italienne, grasse et botoxée, envahit l’écran en sortant du gâteau d’anniversaire de Jep Gambardella. La fête bat son plein sur le toit de Rome et on est embarqués. Après un moment d’errance, bercés par la musique d’Arvo Pärt sur les hauteurs du Janicule sur lesquelles s’ouvre le film, c’est parti pour quinze minutes d’émerveillement ébahi, bouche bée. Le contraste est violent et jubilatoire, car plus que de passer sans transition d’un état à un autre, c’est comme si un choc brutal nous avait plaqué dans notre fauteuil, propulsé en arrière, ce truc magique des manèges de fêtes foraines. Zéro contrôle, on se laisse emporter par la techno de Bob Sinclar. L’immersion sonore est totale. La foule mondaine danse dans la lumière bleue électrique. Ivre, envoûtée. Une stripteaseuse entre dans une cage de verre, caisson aux lignes pures, défini par la lumière éblouissante et blanche, comme une installation de Doug Wheeler. Retour à la foule, en transe. Et toujours, Far l’amore, le tube technoïde de l’été, entrecoupé par moments par les notes d’un groupe de Mariacchi. Un autre striptease, plus long, ajoute une inquiétante, lynchienne étrangeté. Les séquences semblent ne jamais finir et c’est tant mieux : la fête dure, et l’on est dans cette durée. Au plus près des chairs, des paillettes, des corps qui planent et des visages grimaçants, sous le néon Martini très pop. Ici, tous les lieux communs concernant la vacuité et la superficialité ne tiennent pas. Les effets esthétiques dissonants soulignent moins le caractère décadent de la fête que l’effet bizarre qu’elle provoque, la facilité avec laquelle on s’abandonne dans ces moments.
Dans cette foule, l’apparition de Jep est vraiment extraordinaire et drôle. Il se retourne en souriant, de ce sourire béat, une cigarette coincée entre les dents. Il est profondément heureux en cet instant. Il s’amuse en dansant avec les autres sur Mueve la colita, et, au sein d’une haie d’honneur au ralenti, commence à nous raconter son histoire. Puis, le titre du film émerge, pâle, fantomatique lumière dans le ciel nocturne, et se fond dans la nuit bleutée, éclairée par l’enseigne en technicolor.
Assise dans mon fauteuil de cinéma, et encore toute secouée, je me sens soudain comme Nick Carraway, le narrateur de Gatsby le Magnifique, de Fitzgerald, lorsqu’il écrit à propos des riches et étincelantes soirées données par son voisin Jay Gatsby : « la soirée s’était transformée à mes yeux en quelque chose d’imposant, d’essentiel, d’exemplaire1. ». Car ces quinze minutes de La Grande Bellezza, c’est la scène de fête la plus immersive, géniale et éblouissante du cinéma actuel. Tout y est. Le son, la transe, les excès, la lumière et la nuit, la vanité et la générosité. Et l’humour, le cynisme, le grotesque et la beauté. L’esthétique du film est dans cette même tonalité, ce même mélange. Dans la beauté des contraires, contours nets dans la lumière diffuse, bords flous sous la lumière aveuglante. ©DDH 2014

 

3 films solaires (2e partie): Du style

Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,
Ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues sur l’eau
Baudelaire, Le serpent qui danse (Les fleurs du mal)

Le Roi des mondains, légèrement grisé, rentre chez lui au moment où les religieuses s’affairent, où les gens se lèvent et vont promener leur chien.Jep Gambardella incarne l’élégance absolue avec son costume classique et sobre, sans tralala. Il est élégant parce que ses vêtements n’entravent en rien le mouvement et accompagnent au contraire sa démarche aisée, souple et légère avec simplicité. Bien sûr, il lui arrive de s’accorder quelques touches d’excentricité mais le minimalisme et la nonchalance sont sa véritable sophistication. Il est vrai que l’allure est donnée par le corps (sous le costume bien coupé), ce n’est pas une question de vêtement. L’élégance, si. Ce n’est pas vraiment un hasard s’il rencontre Fanny Ardant, son alter ego féminin. L’élégance de Jep est sa simplicité raffinée. Car Jep est un être raffiné. D’un mouvement fluide et légèrement dodelinant, il marche dans Rome au petit matin, attentif à tout, indifférent à sa vie, blasé d’être devenu le roi des mondains.

Le style, qui peut se définir comme une rencontre entre l’allure, la démarche et l’élégance, est bien sûr lié à l’apparence. Il est aussi cette façon dont les êtres se pensent et se représentent, il exprime la manière dont on aborde et traverse l’existence1.

Au milieu de The Bling Ring, Sofia Coppola introduit un plan au ralenti, ultra sonorisé, comme dans Reservoir Dogs, où les 5 bling ringers – 4 filles et un garçon – avancent côte à côte vers la caméra, dans une rue de Los Angeles. Ils défilent et se pavanent, parés de leurs nouveaux accessoires. Ils sont fiers et arrogants. Ils ont l’air de flotter. Flottent-ils vraiment ? Sofia aimerait. La caméra les porte, les soulève. C’est un moment éphémère de décélération qui nous rend songeur car, interrompant le rythme plutôt haletant du film, cette image condense subitement la légèreté du rêve et de l’imaginaire. Elle entrouvre le terrible abyme dans lequel les anges tombent. Sauf que les jeunes de ce film ne sont pas des anges, même pas des gangsters, juste des ados qui paradent, recouverts de bling, pesant des milliers de dollars.
Avoir du style pour cette bande d’adolescents, c’est avoir, le temps d’un rêve, le mode de vie de leurs stars préférées, se glisser dans leurs maisons et leurs vestiaires pour dérober leurs bijoux, leurs vêtements et ensuite s’afficher aux yeux de tous, mais surtout de leurs semblables, parés de ces accessoires bling. Les stars qui fascinent les adolescents du bling ring sont les mannequins et les actrices. Non pas les top models : les super models. Non pas les meilleures actrices mais les gagnantes des Razzie Awards. Non pas les célébrités en général : les plus « fashion » et les plus médiatisées. Contrairement à ce que dit Marc dans le film, porte-parole du gang, ce bling ne fait pas rêver tout le monde, confusion selon laquelle le monde serait la totalité des individus, ou du moins l’ensemble des adolescents d’aujourd’hui. Il est vrai que ce culte du luxe clinquant tend à s’imposer et à se propager. Commercialisé et récupéré, il s’infiltre dans le prêt à porter cheap de Mademoiselle tout le monde pour qui le monde ne peut être que bling. Mais ce n’est pas tant l’attrait d’un luxe tape-à-l’œil qui est nouveau, ce qui a changé en ce début de 21e siècle, c’est que le bling est accessible médiatiquement. Pour qui est disposé à entrer dans son cercle.
Pour ces jeunes gens de Los Angeles, il est une chose, du rêve réifié.
Peut-être est-ce dû à leur tempérament, aux libertés que leur autorise leur éducation, à l’endroit où ils vivent, ou encore au monde tel qu’il est, si l’idée d’être célèbre et à la pointe de la mode ne les fait pas juste rêver mais passer à l’action et cambrioler des résidences de stars. Ce qui a changé peut-être, c’est que le rêve n’est plus une image sur papier glacé. Il n’est plus uniquement une image qui hante l’imaginaire et fait rêver les filles. La facilité avec laquelle en effet l’on peut avoir accès à certaines informations sur les « people », sur leur mode de vie, sur leur dressing, donne à ces jeunes gens l’illusion que le bling est à portée de main : à portée d’un clic sur Google, sur Facebook, à portée de quelques dollars dans un H&M local. Quand ils s’aperçoivent ensuite que l’adresse de leurs stars préférées est trouvable sur le web, qu’ils peuvent s’immiscer dans leurs palaces inoccupés, ouverts et sans surveillance (ou presque), le bling semble alors à portée du désir immédiat, aussi proche et tangible que l’étaient quelques minutes plus tôt les images de leurs stars. S’introduire chez elles procède d’un même désir de voir, de goûter, de toucher. Et d’une même illusion de posséder. Mais que veulent-ils posséder exactement ?

Chez Paris Hilton, ils déambulent, flânent d’une pièce à l’autre, au milieu des soieries, des miroirs, des meubles d’antiquaires et des sofas, des affiches et des coussins à son effigie. Ils se prélassent ou se vautrent en ados qu’ils sont sur ses divans, se glissent dans ses vêtements, essaient ses bijoux, passent en revue ses centaines d’escarpins dorés et stilettos aux couleurs de vernis à ongles. En aventuriers modernes, et encore un peu enfants, ils prennent tout leur temps pour explorer l’île au trésor. Mais à mesure que leur désir de visiter plus de maisons de stars se fait pressant, leur rythme lui même s’accélère et accompagne leur besoin compulsif d’avoir. Il ne s’agit plus de dérober mais de dévaliser, à l’image de ces quelques minutes passées dans la maison de verre d’Audrina Patridge où l’on voit Rebecca et Marc parcourir le lieu à toute vitesse, remplir un sac frénétiquement et s’enfuir cette fois comme des voleurs. Enivrés de tout ce luxe et de cette facilité d’y accéder, de le toucher, de le voler, ils perdent pied. Ils veulent plus, plus vite et n’imaginent pas que cela puisse s’arrêter. Au lycée ou en boîte de nuit, ils s’affichent et brillent. Ils sont enfin enviés et jalousés par leurs copains qui fréquentent le même club, enfin aimés des autres ! Ils sont devenus bling, ils en ont l’assurance. Le groupe devient de plus en plus à l’aise, guidé par leur leadeuse Rebecca, de plus en plus confiante, mais ce faisant, ils ont perdu leur curiosité et basculé du côté du crime : voler, revendre. Tant qu’ils s’infiltraient dans ces maisons et jouaient à la star, le vol était un jeu, un assouvissement du désir, un rêve narcissique, une action certes illégale mais vaine de toute façon, née de l’envie de s’identifier, de posséder l’aura des stars. Rien de bien nouveau, ils faisaient leur job d’ados.

Les adolescents de The Bling Ring sont des suiveurs, ils obéissent à des diktats. Sans doute aimeraient-ils être mais ne le savent pas ou ne savent pas comment. Un temps célèbres, ils vont vite retomber dans les oubliettes. Car, s’ils n’ont aucun interdit (ou presque) et aussi immoraux qu’ils puissent être, ils sont un fait divers, pas un mythe.
Comme il l’explique un peu plus tard dans l’interview du magazine Vanity Fair, Marc voit dans l’admiration qu’on leur porte ou le bruit qu’a fini par provoquer leur situation, la « fascination perverse de l’Amérique pour les ‘‘Bonnie and Clyde’’2. ». Peut-on vraiment reconnaître en eux quelque chose des célèbres et mythiques gangsters, dissidents et libres ? de ces bandits, ces tireurs hors-pair ? Y reconnaître les truands inséparables, dévoués passionnément l’un à l’autre, amoureux ? Bonnie and Clyde étaient des braqueurs au caractère romantique, mais de vrais méchants. C’est de là qu’est né le mythe. Ils s’inventaient et se créaient au fur et à mesure. C’est là qu’est le style. On peut voler le bling, on peut s’identifier, mais on ne peut pas voler le style. Dans l’image de la rue, aucun passant ne se retourne sur leur passage. Ils n’ont en dehors du cercle ni charisme ni nom.
Et puis, dans les maisons des stars, il n’ y a pas de style à voler. L’aura n’est pas dans l’opulence de biens et d’accessoires, dans les uniformes de luxe. Les stars qu’ils envient se définissent et s’exposent à travers la matérialité de leur identité : les choses qu’elles portent, les lieux qu’elles fréquentent. Il n’y a rien d’original ni de très personnel dans cette extravagance bling, rien de bien nouveau non plus. Leur intérieur – je veux dire, les maisons dans lesquelles vivent les stars – n’est pas seulement un décor, il est sous l’emprise d’une caméra réelle ou invisible : tout doit être image car tout peut être vu. De fait, au cœur d’une intimité factice, les choses, les espaces ne sont pas des extensions de soi, ils sont les objets du désir, les objets du paraître, les objets du regard, entièrement destinés à l’autre, aux bling ringers, amis ou inconnus, invités des stars. Si le cambriolage arrive, l’effraction sera filmée, le film diffusé. Mais il y aura toujours une fenêtre ouverte ; et une clé dorée attendra à l’entrée.

Les pièces vastes, design ou abondamment décorées des maisons des Hollywood Hills, les vestiaires avec leurs rangées d’escarpins, leur profusion d’accessoires et de bijoux sont un contrepoint contemporain des demeures richement parées des millionnaires de Long Island dans The Great Gatsby, de Jack Clayton. Le film exprime le faste dans le style années 20 (et à travers des images très seventies, assez désuètes). A la place des rails de coke et des night clubs, ce sont des fêtes étourdissantes où le champagne coule à flot. Le cristal étincelant, l’argenterie scintillante et la musique tonitruante des « Roaring Twenties » animent les immenses salons et pelouses à perte de vue de Gatsby.
Que l’on pense à ces imposantes pièces de réception pleines de monde, ou, comble du luxe, vides et hantées par la fête, comme aux intérieurs scénographiés de Los Angeles, ces lieux sont à l’image de leurs propriétaires, fabriqués et arrangés pour être vus, et dans le cas de Gatsby, entièrement destinés à éblouir son amour perdu, Daisy.
Dans ses appartements, c’est la même abondance d’objets, sauf qu’au lieu d’autoportraits imprimés sur des coussins, ce sont des monogrammes brodés.
Des « vastes penderies où s’amoncelait toute une collection de complets, de robes de chambre, de cravates, et de chemises par douzaine, posées les unes sur les autres comme des tas de briques3. ». Peu importe les marques, ce qui importe alors c’est l’étoffe de ces délicates chemises réunies en piles pour bâtir l’image de Gatsby.©DDH 2014

 

3 films solaires (3e partie): Instants volés

C’était l’heure des métamorphoses,
et l’atmosphère se chargeait peu à peu d’une légère exaltation
F.Scott Fitzgerald, The Great Gatsby

Pour Daisy, Gatsby a construit un empire avec la patience et l’obstination d’une araignée qui tisse sa toile. Mais la magnificence et le faste chez ce jeune millionnaire sorti de nulle part ne sont rien dans le monde de sa lointaine et évanescente amoureuse.
La gigantesque maison de Gatsby est bien trop pimpante face aux demeures huppées et écrasantes de l’autre côté de la baie, installées solidement, comme un roc. Et surtout, ils ne sont pas grand chose non plus au regard de « la colossale vigueur de son aptitude à rêver1. ». Gatsby n’a rien d’arrogant, s’il en fait des tonnes pour reconquérir Daisy, persuadé que l’on peut revivre le passé, il ne sait pas la fragilité et la versatilité de son entreprise. Et comme les gens qui ne sont pas à leur place, il s’attarde trop, se prélasse, tout occupé à son rêve, alors que le milieu dans lequel il évolue le met en danger. Cette imprudence, cette confusion entre son rêve et la réalité, le perdra, tout comme elle causera la perte de Rebecca et de ses complices, ou celle d’un personnage comme Tom, l’escroc talentueux mais opportuniste de Plein Soleil2.

En formant une bande, les Bling Ringers ont formé un cercle, qui s’est élargi dès que leurs exploits ont été connus des autres ados, leurs méfaits révélés à la télévision suite à la diffusion d’images de surveillance. Le cercle s’est encore agrandi lorsque la journaliste du très bling et chic magazine Vanity Fair, est venue interviewer les jeunes cambrioleurs, et lorsque Nicki à son tour interviewée, touchée par une révélation mystique, s’est emparée de la situation pour faire commerce de cette spiritualité de pacotille et de circonstance. Puis, la boucle s’est bouclée. Le cercle se referme lorsqu’ils sont arrêtés, emprisonnés, condamnés, assez durement d’ailleurs, à un ou quatre ans de prison. Ils sont des criminels aux yeux de la justice et, au milieu des criminels et des stars frauduleuses dont ils servent encore de faire-valoir, redeviennent du même coup des jeunes gens ordinaires. Peu importe en fait, ce qui compte est toujours de savoir « What did Lindsay Lohan say ?3 ».
Sofia Coppola montre les effets concentriques du cercle, mais elle n’en oublie jamais le centre. La grandeur de ses films tient dans la subtilité des détails et des instants volés.
Lorsqu’elle suit les jeunes cambrioleurs, elle s’empare furtivement, discrètement, de courts moments où quelque chose en eux se passe. Elle les filme dans des moments d’intimité, en dehors ou au-delà du bling. Marc dans sa chambre, se préparant à sortir, écoutant de la musique, se regardant dans le miroir, choisissant ses vêtements en chantonnant. Un moment solitaire où il peut se laisser aller, s’imaginer, se projeter. C’est ce même jeune homme, mais grandi peut-être, hanté par le remords sûrement, que l’on retrouve dans le bus qui le conduit à la prison, dans son uniforme orange, la tête inclinée contre la vitre, pensif, seul.
Dans l’action, Rebecca est généralement plus avide que romantique, et son attitude signale un certain sentiment de puissance. Mais une scène, la scène du parfum, la plonge dans le rêve et le ravissement. Assise face au miroir du salon d’essayage de Paris Hilton, Rebecca se parfume en vaporisant l’air d’un geste enveloppant, au ralenti. C’est le vol absolu, le vol de l’intangible. Portée par le rêve, rêve par lequel elle croit saisir la substance d’une autre, elle est en fait elle-même, révélant un instant sa part d’immatérialité, sa beauté, sa grâce.
Dans cette scène du parfum, la lumière dorée, légèrement feutrée, est intime. La couleur et la lumière sont extrêmement significatives dans les films de Sofia Coppola. Dans The Bling Ring, les ambiances sont très contrastées et jouent sur des oppositions de teintes, de luminosité, qui pimentent les nuances et les dégradés des tons poudrés qui caractérisaient Virgin Suicides ou Marie-Antoinette. Dans le Los Angeles des années 2000, les rose-pêche lactés, les blancs crème, les corail ou oranges cuivrés se détachent sur un fond bleu nuit ou un ciel voilé. Des nuances orange fané se glissent au milieu. Et sous le soleil ou dans l’intimité, une beauté vaporeuse et lointaine apparaît. Le monde de Coppola n’est pas juste bling. Le clinquant, le bruyant, l’intensité accordent une place à la fragilité, aux nuances, à l’évanescence. Là est l’équilibre et le raffinement de Sofia Coppola.

Au fond, cette atmosphère ne semble avoir été créée que pour envelopper, tel un écrin, le cœur de son propos. Tout comme dans Gatsby ou dans La Grande Bellezza, l’ambiance et l’esthétique créées par l’auteur sont ici une extension du personnage, et plus encore, de l’être. Et c’est dans les moments où la matérialité de l’image, où les liens entre les choses se manifestent de manière diffuse, impermanente, aérienne, que l’on atteint, que se dévoile, la consistance des rêves, la substance de l’être, la plénitude éphémère de son harmonie avec le monde.
Les rayons du soleil s’infiltrent dans la robe en mousseline de soie de Rebecca. Jep flâne dans les ruelles désertes de Rome quand l’aube vient chasser la nuit. Gatsby se tient face à la baie qui le sépare de l’être aimé, le regard fixé sur la petite lueur verte de l’autre côté. Sa silhouette se découpe dans la lumière du soir, dans les premiers instants de l’heure bleue. On revoit Guido sur le ponton à Venise dans la photographie de Nan Goldin. Dans le sfumato, l’eau et le ciel se confondent. Un point de lumière un peu vive semble le captiver. La beauté évanescente du moment est troublée. Mais à peine. L’image est déjà légèrement floue, son grain apparent. La beauté n’est pas céleste, elle est dans la texture de l’éther.

Toutes ces images sont d’une grande beauté. Des formes minimales là encore, au sens où le minimalisme consiste à retenir l’essentiel. Des images simples et pleines qui révèlent les aspirations profondes de l’être. Il est vrai aussi que dans ces moments l’atmosphère qui entoure les personnages, que l’on pense à Gatsby ou à Rebecca, suggère qu’il est trop tard : quelque chose s’épanouit et s’évanouit en eux, dans cet instant même, là où tout commence pour Jep. Chez ce personnage, la nonchalance, la lenteur, le regard et le rêve ne sont pas les attributs du romantisme. Parce que, à un moment donné, il n’est plus tourné vers l’ailleurs ou l’inaccessible (Rebecca), l’idéal ou le passé (Gatsby). Parce que, l’expérience aidant, il a choisi la vie. Cette prise de conscience est son ouverture progressive à tout ce qui l’environne, la révélation possible de la beauté. La dérision (et l’autodérision) n’enlève rien à sa grâce. Au contraire. Sa manière d’être, c’est sa nonchalance, son élégance, sa lucidité sans prétention, cette fluidité avec laquelle il traverse l’existence désormais. Cette sorte de relâchement face au tragique et à la beauté.

©DDH 2014

 

1.F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, op. cit., p 125.

2.Plein soleil de René Clément (1960), récemment restauré par la Cinémathèque française, a été présenté cette année dans le cadre de Cannes Classics et est ressorti sur les écrans en juillet. Dans le film, Tom Ripley (Alain Delon) tue Philippe, un ancien camarade richissime pour usurper son identité ; mais une fois le crime commis, comme grisé par sa nouvelle individualité, Tom prolonge interminablement ce séjour en Italie.

3.Rebecca dans The Bling Ring de Sofia Coppola.


1. Sur cette question, voir l’article de Benoît Goetz, Théorie de la démarche, ébauche pour une philosophie du geste, qui regroupe des scènes d’observation de la démarche, extraites des textes de Balzac (Théorie de la démarche), Virgile, Baudelaire, Sartre, …

http://leportique.revues.org/791#toct1n1

2. Marc in The Bling Ring de Sofia Coppola, 2012.
3. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique, op. cit., p 125.

 


1. F. Scott Fitzgerald, Gatsby le Magnifique (traduction Jacques Tournier), 1996/2013 Paris : le Livre de Poche, p 72.