Se perdre dans le paysage [collections, 2013]

Franz Ackermann, Terminal Tropical, 2008 (détail)
© Marc Domage
Parcours présenté dans le cadre de la réouverture du musée de Valence. À partir du 13 décembre 2013.
vidéo YouTube salle 18 (© Musée de Valence)

Salle 18/
A l’image du radeau d’Eva Marisaldi, des petits bateaux d’Adel Abdessemed ou des paysages océaniques de Sophie Calle, de Pierre Alechinsky et de Gilles Aillaud, cette salle du parcours contemporain invite à une dérive dans l’espace et les œuvres.

L’itinérance commence avec Canada-Lac Goëland de Pierre Alechinsky (1981). L’artiste brouille immédiatement les pistes avec cette carte de navigation submergée par le dessin et les cheminements erratiques de l’encre. A côté, Renès 2 de Gilles Aillaud (1979) nous emmène sous l’eau, où l’animal, le végétal et le minéral se mêlent. Dans ses paysages maritimes, ses deltas et ses plages, Gilles Aillaud construit des images paradoxales, dans lesquelles s’inversent ciel et terre, terre et mer, figure et fond. Ici, les fonds marins se diluent doucement dans la matière et la couleur, et nous invitent à une contemplation rêveuse. Il suffit d’un regard vers la sculpture de plexiglas d’Abdessemed, toute en transparence et en légèreté pour continuer de voguer, d’un pas de côté vers la palette-radeau de Marisaldi pour laisser son esprit vagabonder vers une île invisible. A moins que l’on ne soit entraîné dans la vaste installation de Sophie Calle, Pôle Nord (2008),qui raconte le voyage de l’artiste dans l’Arctique et le rituel réalisé sur les traces imaginaires de sa mère ?

Mais si l’on poursuit son chemin vers la peinture, c’est une immersion progressive dans la couleur jusqu’à l’explosion des formes qui nous attend. Le Jardin de Jean Le Moal (1965-1966) est une évocation libre et lumineuse du végétal métamorphosé par la couleur flamboyante, La Grande de Joan Mitchell (1983-1984), une représentation dynamique de la nature dans laquelle les nuances de rose vif, bleu lavande ou électrique sont associées en un geste rapide et expressif. Das Haus an der Mündung (la maison de l’estuaire, 2012) de Franz Ackermann associe paysage, peinture abstraite et collage photographique. L’œuvre pulvérise les formes dans une explosion de couleurs, voyage vertigineux et immersif pour notre regard. Sur le mur d’en face, la visibilité elle même a éclaté, les panneaux bleu et jaune de la Fenêtre de Pierre Buraglio sont brisés. Que reste-t-il alors de la vision ? de l’œuvre ? On en arrive à la toile pliée, dépliée, fragmentée de Simon Hantaï, Tabula (1980), qui fait table rase de la peinture. Extinction.

Le cycle reprend avec le radeau d’Eva Marisaldi (Sans titre, 2001). Retour au calme avec cette palette de chantier capitonnée d’un léger tissu et accompagnée d’un dessin à peine crayonné. L’œuvre fait appel à l’imaginaire collectif (le radeau/ l’île), à notre observation et imagination. On se laisse bercer, et repart peut-être vers le Pôle Nord de Sophie Calle, attirés par la lenteur et le silence des images du pôle. Mais le sublime laisse deviner les changements climatiques et devient tombeau. Ces images de la banquise nous parlent de la perte, tout en résistant à la disparition.
Le calme en effet est apparent. « Ce sont d’abord les navigateurs, les marins, qui ont eu recours à cette cartographie céleste imaginaire pour se repérer dans un espace littéralement sans point de repère : la mer1 » ((1. Citée in The Mapping Journey Project http://www.histoire-immigration.fr/musee/collections/the-mapping-journey-project )), explique Bouchra Khalili au sujet de sa série The Constellation (2011), qui emprunte aux cartes du ciel.Ces constellations qui scintillent sur un fond bleu nuit sont un chemin à l’intersection de l’histoire personnelle de l’artiste, de ses voyages de Marseille à Ramallah, de Bari à Rome, de Barcelone à Istanbul, et de celle collective, souterraine et invisible des flux migratoires clandestins. De même, Ocean View (2005) d’Abdessemed, symbolise, à travers des bateaux en billets de un dollar posés sur une mer de pacotille, l’Eldorado utopique de la terre d’accueil. Il semble donc qu’il n’y ait jamais vraiment de repos dans ces visions du monde.
Les dessins de Wols, ballet aquatique de formes dans lequel le monde se dilue, ont été réalisés quant à eux pendant la Seconde Guerre mondiale. A l’instar des dessins d’Henri Michaux, produits sous l’emprise de la mescaline, ils sont les représentations d’un autre espace réel, « l’espace du dedans ».

Comme l’écrit Jean Dubuffet à propos de sa peinture Le Voyageur sans boussole : « Ce sont des paysages de cervelle. Ils visent à restituer le monde immatériel qui habite l’esprit de l’homme : tumultueux désordre d’images, d’évanouissements d’images qui se chevauchent et s’entremêlent, débris de souvenirs et de nos spectacles mélangés à des faits purement cérébraux et internes, viscéraux peut-être2. ». ((2. Cité in Collection art moderne, La collection du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, Editions du Centre Pompidou, Paris, 2006, p 197.))
©musée de Valence/ DDH décembre 2013, commissaire invitée pour l’art moderne et contemporain.
Livret Voyage sans boussole