Flux (Flow): films de Stan Souglas et Kahlil Joseph

Une jam-session d’un groupe fictif de jazz-funk à The Church (célèbre studio d’enregistrement des Columbia Records sur 30th street à New York, actif dans les années 1970). Une boucle de 6h, groove sans fin.
Un portrait des communautés afro-américaines aujourd’hui, dans la ville de Compton, une banlieue de Los Angeles. En plans décalés sur un split screen.
Les films les plus captivants de ArtBasel sont sans aucun doute Luanda-Kinshasa de Stan Douglas et m.A.A.d de Kahlil Joseph, tous deux de 2014. Le couloir qui mène à Luanda-Kinshasa (2014) de Stan Douglas est plongé dans le noir et débouche sur une petite salle et un écran qui paraît gigantesque. Je prends le film en route et au moment où j’arrive la caméra s’attarde sur une musicienne noire installée derrière sa batterie, filmée en gros plan, coupe afro et t-shirt à motifs cashmere, casque vintage, lancée dans un groove au même titre que les guitares, basse, clavier, congas, tablas et saxophone de ce groupe en pleine session d’enregistrement. La caméra glisse d’un musicien à l’autre et je découvre avec plaisir, jubilation même, portée par cette musique si familière, ce groupe de blancs et d’afro-américains au pur son des années 1970.
La lumière un peu laiteuse, la caméra qui se mêle aux musiciens, aux câbles, aux micros, les panneaux acoustiques comme des plages de couleur de peintures monochromes font immédiatement penser au film de Jean-Luc Godard One Plus One (1968) sur les Rolling Stones préparant Sympathy for the Devil et qui inclut des images des Black Panthers. Mais ici, ce n’est pas la lenteur d’une composition qui se cherche qui est filmée, ce work in progress chaotique, avec ses ruptures, ses hésitations, ses reprises, ses pauses cigarettes. Ici, le work in progress c’est la musique même.
Une joie immédiate naît au contact du film, celle d’une façon de jouer qu’on reconnaît, celle de la musique. Ce groove tranquille, hypnotique ne décollera pas plus que celui de The Emperor de Donald Byrd mais il est porté par l’énergie individuelle et collective, l’aisance et la complicité des musiciens. Stan Douglas les trouve beaux, c’est sûr : il les filme lentement, souligne la singularité de chacun et l’unité de l’ensemble. Ici la caméra est comme la musique, elle distingue et relie, elle crée la rencontre entre l’individu, le groupe et le regard de l’autre, c’est-à-dire, le réalisateur et le spectateur. Le film arrive à créer une sensation d’immédiateté propre à la musique. La force de la proposition de Stan Douglas est non seulement de provoquer ce phénomène mais de le mettre en scène. La scène, précisément, ne se déroule pas dans les années 1970 à The Church, elle est tournée en 2014 dans le célèbre studio qui a vu passer des légendes du jazz, du rock et classiques tels que Miles Davis, Thelonious Monk, Aretha Franklin, Bob Dylan ou Glenn Gould. Il s’agit d’un groupe fictif, un casting de musiciens professionnels réunis autour du pianiste Jason Moran par Douglas pour la réalisation de l’œuvre, soit une boucle de 6h à partir de séquences recombinées. On connaît la fascination de Stan Douglas pour la culture afro-américaine et son influence sur la musique des années 1970 et l’on sait que ses œuvres sont souvent une fiction narrative basée sur des éléments et sources historiques. Les deux capitales africaines Luanda (Angola) et Kinshasa (R.D Congo) ont joué un rôle déterminant dans les mouvements d’indépendance (lutte pour l’indépendance de l’Angola en 1975) comme dans la rencontre des cultures africaines et américaines (Festival en 1974  »Zaire 74 » avec les champions de boxe Muhammad Ali/George Foreman, les musiciens James Brown, Manu Dibango, B.B. King, Miriam Makeba etc.).
Le titre du film de Douglas Luanda-Kinshasa fait éminemment écho à cette dimension politique, présente dans le film. La personnalité des musiciens, l’harmonie du groupe que l’on perçoit intuitivement rendent intelligible le parti pris de l’œuvre : montrer le pouvoir unificateur de la musique. La boucle sans début ni fin rend sa puissance évidente. L’acte de créer, et potentiellement l’art, dépasse les clivages et communautarismes, appuie les différences et entraîne une communion spirituelle et physique entre les individus.

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Un autre couloir, un autre film.
m.A.A.D (2014) de Khalil Joseph, tourné à Compton-Los Angeles, projeté sur deux écrans, magnétique. En tant que spectateur, on se situe entre les deux, balayant du regard le plus simultanément possible un écran puis l’autre. Le film nous entraîne dans la ville. Comme la caméra, on déambule au sein de la communauté afro-américaine que l’on suit dans son quotidien, enveloppé par la musique hip-hop de Kendrick Lamar, le son dense et épais, accaparant voire oppressant (album Good Kid, M.A.A.D City (2012)).
Avec ses images solaires, ses plans au ralenti, ses scènes de violence nocturnes ou à la dimension irréelle, le film captive. L’approche est à la fois linéaire (comme un récit, comme un travelling) et éclatée (un double écran, une même série de part et d’autre, régulièrement interrompue par des images discordantes). De la dissonance, Kahlil Joseph tire une rêverie mélancolique où se mêlent l’obsolescence des instants, la fugacité de l’existence, la persistance des pires actes de violence dans les trajectoires humaines et la beauté, l’énergie. La foi non dissimulée du rappeur a peut-être insufflé à Joseph sa vision sereine ou du moins tendre avec ce qui est, comme sa sensibilité au sublime – ciel d’un bleu apaisant ou éblouissant, lumière dorée crépusculaire, Memorial à Martin Luther King sur Compton Boulevard, aux lignes minimalistes et radieuses, profondeur des regards. Kahlil Joseph a une manière presque caressante de filmer les lieux et les gens, qu’il longe avec lenteur et une certaine réserve aussi, qui donnent à ce film son allure.

©DDH juin 2016